Œuvres de Malfilatre, 1825· Odes et poésies diverses
Louis le bien-aimé sauvé de la mort
ODE COURONNÉE A CAEN EN 1757, ET LA MÊME ANNÉE A ROUEN
VERS nous, au milieu d’un orage,Quel démon s’avance en fureur ?Dans ses flancs, un épais nuageL’apporte, et recule d’horreur.Il voit des lis l’heureux empire ;Il voit, il s’arrête, il soupire,Sa voix éclate dans les airs ;Et pénétrant les voûtes sombres,Ces mots portés au sein des ombres,Font mugir le fond des enfers :
« Des nations superbe reine,« Fatal objet de mon courroux,« Braveras-tu toujours la haine« Et les traits d’un démon jaloux ?« O France ! ô nom que je déteste !« Depuis ta naissance funeste,« Je te poursuis pour t’accabler ;« Et par le temps même affermie,« Tu ris de la main ennemie« Qui te frappe sans t’ébranler.
« En vain donc je souffle la guerre« Contre toi, contre ta grandeur !« Les vains projets de l’Angleterre« Ne font qu’augmenter ta splendeur ;« Les traits que ma fureur te lance,« L’ange qui veille à ta défense,« Sur moi les fait retomber tous.« Tremble, c’en est fait, un barbare« Me venge enfin, et te prépare« Le plus terrible de mes coups. »
Il dit : mille vapeurs funèbresRedoublent l’horreur de la nuit :Dans le silence des ténèbres,Un monstre marche, un glaive luit…Mais quel bruit ! La voix du tonnerreÉbranle les cieux et la terre,La nature en pâlit d’effroi.Un bras. le coup part, le sang coule ;On s’écrie, on accourt en foule…Hélas ! c’est le sang de mon roi !
O Dieu ! cette tête chériePenche déjà vers le cercueil.Je t’entends, ma triste patrie ;Quels cris touchans ! quel vaste deuil !Prosternée au pied de ce trôneQue l’ombre mortelle environne,Tes larmes inondent ton sein ;Tu trembles pour les jours d’un père,Et tu frémis d’être la mèreDe son exécrable assassin.
O vengeance ! ô forfait atroce !Quoi donc, tes sacriléges mainsOnt pu frapper, monstre féroceLe plus aimable des humains !Que pour punir ta barbarie,La plus implacable furieInvente un supplice nouveau,Et que tout le feu de la foudre,Brûle, écrase, réduise en poudreLe toit qui te vit au berceau !
Pourquoi ces nouvelles alarmes !Quoi, cher prince !… hélas ! il n’est plus !Quel coup ! On se tait… plus de larmesTous sont consternés, abattus.Mais rompant ce morne silence,La renommée et l’espéranceOnt fendu l’air d’un vol léger.Renais, peuple sensible et tendre,Déjà l’écho t’a fait entendreQue ton roi n’est plus en danger.
Il vit. France, bannis ta crainte.Il vit. Ton ange protecteurDescend de la céleste enceinte,Et vient confirmer ton bonheur.Ange heureux, tu nous rends la vie !Tu terrassas l’affreux génie,Et son œil farouche en rougit.Le cruel, d’une dent sauvage,Mord sa chaîne, écume de rage,Regarde Louis et rugit.
Qu’il vive ce roi qu’on adore !Le péril dont il sort vainqueurNous l’a rendu plus cher encore :Notre amour croît par la douleur.Qu’il fasse le bonheur du monde,Dans le sein de la paix profonde,Que nous promettent nos succès !Qu’il règne environné, de gloire,Aussi long-temps que sa mémoireVivra dans le cœur des Français.
La tristesse monta ma lyre,La joie en ranime les airs.Puisse mon roi connaître et lireEt mon zèle ardent et mes vers !…Vous-même acceptez-en l’hommage,Vierge sainte ; sous son image,J’ai voulu tracer votre sort.Vous avez, grâce au ciel propice,Des enfers bravé la malice :Il a triomphé de la mort.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après PARIS, Jehenne, 1825· numérisation Gallica· Sources