Œuvres poétiques de malherbe, 1630
LIII. A la reine, mère du roi, sur les heureux succès de sa régence
Nymphe qui jamais ne sommeilles,Et dont les messagers diversEn un moment sont aux oreillesDes peuples de tout l’univers ;Vole vite, et de la contréePar où le jour fait son entréeJusqu’au rivage de Calis,Conte sur la terre et sur l’onde,Que l’honneur unique du monde,C’est la Reine des fleurs de lis.
Quand son Henri, de qui la gloireFut une merveille à nos yeux,Loin des hommes s’en alla boireLe nectar avecque les Dieux,En cette aventure effroyableA qui ne sembloit-il croyableQu’on alloit voir une saison,Où nos brutales perfidiesFeroient naître des maladiesQui n’auroient jamais guérison ?
Qui ne pensoit que les FuriesViendroient des abîmes d’enfer,En de nouvelles barbariesEmployer la flamme et le fer ?Qu’un débordement de licenceFeroit souffrir à l’innocenceToute sorte de cruautés ?Et que nos malheurs seroient piresQue naguères sous les BusiresQue cet Hercule avoit domptés ?
Toutefois depuis l’infortuneDe cet abominable jour,A peine la quatrième luneAchève de faire son tour ;Et la France a les destinéesPour elle tellement tournéesContre les vents séditieux,Qu’au lieu de craindre la tempête,Il semble que jamais sa tête,Ne fut plus voisine des cieux.
Au delà des bords de la MeuseL’Allemagne a vu nos guerriers,Par une conquête fameuseSe couvrir le front de lauriers.Tout a fléchi sous leur menace ;L’Aigle même leur a fait place ;Et les regardant approcherComme lions à qui tout cède,N’a point eu de meilleur remède,Que de fuir, et se cacher.
O Reine, qui pleine de charmesPour toute sorte d’accidents,As borné le flux de nos larmesEn ces miracles évidents ;Que peut la fortune publiqueTe vouer d’assez magnifique,Si mise au rang des immortels,Dont la vertu suit les exemples,Tu n’as avec eux dans nos temples,Des images et des autels ?
Que saurait enseigner aux princesLe grand Démon qui les instruit,Dont ta sagesse en nos provincesChaque jour n’épande le fruit ?Et qui justement ne peut dire,A te voir régir cet empire,Que si ton heur étoit pareilA tes admirables mérites,Tu ferais dedans ses limitesLever et coucher le soleil ?
Le soin qui reste à nos pensées,O bel astre, c’est que toujoursNos félicités commencéesPuissent continuer leur cours.Tout nous rit, et notre navireA la bonace qu’il desire ;Mais si quelque injure du sortProvoquoit l’ire de Neptune,Quel excès d’heureuse fortuneNous garantiroit de la mort ?
Assez de funestes bataillesEt de carnages inhumainsOnt fait en nos propres entraillesRougir nos déloyales mains ;Donne ordre que sous ton génieSe termine cette manie ;Et que las de perpétuerUne si longue malveillance,Nous employions notre vaillanceAilleurs qu’à nous entre-tuer.
La discorde aux crins de couleuvres,Peste fatale aux potentats,Ne finit ses tragiques œuvresQu’en la fin même des États ;D’elle naquit la frénésieDe la Grèce contre l’Asie,Et d’elle prirent le flambeauDont ils désolèrent leur terre,Les deux frères de qui la guerreNe cessa point dans le tombeau.
C’est en la paix que toutes chosesSuccèdent selon nos désirs ;Comme au printemps naissent les roses,En la paix naissent les plaisirs ;Elle met les pompes aux villes,Donne aux champs les moissons fertiles,Et de la majesté des loisAppuyant les pouvoirs suprêmes,Fait demeurer les diadèmesFermes sur la tête des rois.
Ce sera dessous cette égide,Qu’invincible de tous côtés,Tu verras ces peuples sans brideObéir à tes volontés ;Et surmontant leur espérance,Remettras en telle assuranceLeur salut qui fut déploré,Que vivre au siècle de Marie,Sans mensonge et sans flatterie,Sera vivre au siècle doré.
Les Muses, les neuf belles fées,Dont les bois suivent les chansons,Rempliront de nouveaux OrphéesLa troupe de leurs nourrissons ;Tous leurs vœux seront de te plaire ;Et si ta faveur tutélaireFait signe de les avouer,Jamais ne partit de leurs veillesRien qui se compare aux merveillesQu’elles feront pour te louer.
En cette hautaine entreprise,Commune à tous les beaux esprits,Plus ardent qu’un athlète à Pise,Je me ferai quitter le prix ;Et quand j’aurai peint ton image,Quiconque verra mon ouvrage,Avoûra que Fontainebleau,Le Louvre, ni les Tuileries,En leurs superbes galeriesN’ont point un si riche tableau.
Apollon à portes ouvertesLaisse indifféremment cueillirLes belles feuilles toujours vertesQui gardent les noms de vieillir ;Mais l’art d’en faire les couronnesN’est pas su de toutes personnes ;Et trois ou quatre seulement,Au nombre desquels on me range,Peuvent donner une louangeQui demeure éternellement.
150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources