Œuvres poétiques de malherbe, 1630
LII. Vers funèbres sur la mort de Henri le grand
Enfin l’ire du ciel, et sa fatale envie,Dont j’avois repoussé tant d’injustes efforts,Ont détruit ma fortune, et sans m’ôter la vieM’ont mis entre les morts.
Henri, ce grand Henri, que les soins de natureAvoient fait un miracle aux yeux de l’univers,Comme un homme vulgaire est dans la sépultureA la merci des vers.
Belle âme, beau patron des célestes ouvrages,Qui fus de mon espoir l’infaillible recours,Quelle nuit fut pareille aux funestes ombragesOù tu laisses mes jours ?
C’est bien à tout le monde une commune plaie,Et le malheur que j’ai chacun l’estime sien ;Mais en quel autre cœur est la douleur si vraie,Comme elle est dans le mien ?
Ta fidèle compagne, aspirant à la gloireQue son affliction ne se puisse imiter,Seule de cet ennui me débat la victoire,Et me la fait quitter.
L’image de ses pleurs, dont la source fécondeJamais depuis ta mort ses vaisseaux n’a taris,C’est la Seine en fureur qui déborde son ondeSur les quais de Paris.
Nulle heure de beau temps ses orages n’essuie,Et sa grâce divine endure en ce tourmentCe qu’endure une fleur que la bise ou la pluieBat excessivement.
Quiconque approche d’elle a part à son martyre,Et par contagion prend sa triste couleur ;Car pour la consoler que lui sauroit-on direEn si juste douleur ?
Reviens la voir, grande âme, ôte-lui cette nue,Dont la sombre épaisseur aveugle sa raison,Et fais du même lieu d’où sa peine est venue,Venir sa guérison.
Bien que tout réconfort lui soit une amertume,Avec quelque douceur qu’il lui soit présenté,Elle prendra le tien, et selon sa coutumeSuivra ta volonté.
Quelque soir en sa chambre apparois devant elle,Non le sang en la bouche, et le visage blanc,Comme tu demeuras sous l’atteinte mortelleQui te perça le flanc.
Viens-y tel que tu fus, quand aux monts de SavoieHymen en robe d’or te la vint amener ;Ou tel qu’à Saint-Denis entre nos cris de joieTu la fis couronner.
Après cet essai fait, s’il demeure inutile,Je ne connois plus rien qui la puisse toucher ;Et sans doute la France aura, comme Sipyle,Quelque fameux rocher.
Pour moi, dont la foiblesse à l’orage succombe,Quand mon heur abattu pourroit se redresser,J’ai mis avecque toi mes desseins en la tombe,Je les y veux laisser.
Quoi que pour m’obliger fasse la destinée,Et quelque heureux succès qui me puisse arriver,Je n’attends mon repos qu’en l’heureuse journéeOù je t’irai trouver.
Ainsi de cette cour l’honneur et la merveilleAlcippe soupiroit, prêt à s’évanouir.On l’auroit consolé ; mais il ferme l’oreille,De peur de rien ouïr.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources