Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XXI. Au roi Henri le grand, sur l’heureux succès du voyage de sedan
Enfin après les tempêtesNous voici rendus au port ;Enfin nous voyons nos têtesHors de l’injure du sort.Nous n’avons rien qui menaceDe troubler notre bonace ;Et ces matières de pleurs,Massacres, feux, et rapines,De leurs funestes épinesNe gâteront plus nos fleurs.
Nos prières sont ouïes,Tout est réconcilié ;Nos peurs sont évanouies,Sedan s’est humilié.A peine il a vu le foudreParti pour le mettre en poudre,Que faisant comparaisonDe l’espoir et de la crainte,Pour éviter la contrainteIl s’est mis à la raison.
Qui n’eût cru que ses murailles,Que défendoit un lion,N’eussent fait des funéraillesPlus que n’en fit Ilion ;Et qu’avant qu’être à la fêteDe si pénible conquête,Les champs se fussent vêtusDeux fois de robe nouvelle,Et le fer eût en javelleDeux fois les blés abattus ?
Et toutefois, ô merveille !Mon roi, l’exemple des rois,Dont la grandeur nonpareilleFait qu’on adoré ses lois,Accompagné d’un Génie,Qui les volontés manie,L’a su tellement presserD’obéir et de se rendre,Qu’il n’a pas eu pour le prendreLoisir de le menacer.
Tel qu’à vagues épanduesMarche un fleuve impérieux,De qui les neiges fonduesRendent le cours furieux ;Rien n’est sûr en son rivage ;Ce qu’il trouve, il le ravage ;Et, traînant comme buissonsLes chênes et les racines,Ote aux campagnes voisinesL’espérance des moissons.
Tel, et plus épouvantable,S’en alloit ce conquérant,A son pouvoir indomptableSa colère mesurant,Son front avoit une audaceTelle que Mars en la Thrace ;Et les éclairs de ses yeuxÉtoient comme d’un tonnerreQui gronde contre la terre,Quand elle a fâché les cieux.
Quelle vaine résistanceA son puissant appareil,N’eût porté la pénitenceQui suit un mauvais conseil ?Et vu sa faute bornéeD’une chute infortunée,Comme la rébellion,Dont la fameuse folieFit voir à la ThessalieOlympe sur Pélion ?
Voyez comme en son courage,Quand on se range au devoir,La pitié calme l’orageQue l’ire a fait émouvoir.A peine fat réclaméeSa douceur accoutumée,Que d’un sentiment humainFrappé non moins que de charmes,Il fit la paix, et les armesLui tombèrent de la main.
Arrière, vaines chimèresDe haines et de rancueurs ;Soupçons de choses amères,Éloignez-vous de nos cœurs ;Loin, bien loin, tristes pensées,Où nos misères passéesNous avoient ensevelis ;Sous Henri, c’est ne voir goutte,Que de révoquer en douteLe salut des fleurs de lis.
O roi, qui du rang des hommesT’exceptes par ta bonté,Roi, qui de l’âge où nous sommesTout le mal as surmonté ;Si tes labeurs, d’où la FranceA tiré sa délivrance,Sont écrits avecque foi,Qui sera si ridiculeQui ne confesse qu’HerculeFut moins Hercule que toi ?
De combien de tragédies,Sans ton assuré secours,Étoient les trames ourdiesPour ensanglanter nos jours ?Et qu’auroit fait l’innocence,Si l’outrageuse licence,De qui le souverain bienEst d’opprimer et de nuire,N’eût trouvé pour la détruireUn bras fort comme le tien ?
Mon roi, connois ta puissance,Elle est capable de tout ;Tes desseins n’ont pas naissanceQu’on en voit déjà le bout ;Et la fortune amoureuseDe la vertu généreuseTrouve de si doux appasA te servir et te plaire,Que c’est la mettre en colèreQue de ne l’employer pas.
Use de sa bienveillance,Et lui donne ce plaisir,Qu’elle suive ta vaillanceA quelque nouveau désir ;Où que tes bannières aillent,Quoi que tes armes assaillent,Il n’est orgueil endurci,Que brisé comme du verre,A tes pieds elle n’atterre,S’il n’implore ta merci.
Je sais bien que les oraclesPrédisent tous qu’à ton filsSont réservés les miraclesDe la prise de Memphis ;Et que c’est lui dont l’épée,Au sang barbare trempée,Quelque jour apparaissantA la Grèce qui soupire,Fera décroître l’empireDe l’infidèle Croissant.
Mais tandis que les annéesPas à pas font avancerL’âge où de ses destinéesLa gloire doit commencer,Que fais-tu, que d’une armée,A te venger animée,Tu ne mets dans le tombeauCes voisins dont les pratiquesDe nos rages domestiquesOnt allumé le flambeau ?
Quoique les Alpes chenuesLes couvrent de toutes parts,Et fassent monter aux nuesLeurs effroyables remparts ;Alors que de ton passageOn leur fera le message,Qui verront-elles venir,Envoyé sous tes auspices,Qu’aussitôt leurs précipicesNe se laissent aplanir ?
Crois-moi, contente l’envieQu’ont tant de jeunes guerriersD’aller exposer leur viePour t’acquérir des lauriers ;Et ne tiens point ocieuses.Ces âmes ambitieuses,Qui jusques où le matinMet les étoiles en fuite,Oseront sous ta conduiteAller quérir du butin.
Déjà le Tessin tout morneConsulte de se cacher,Voulant garantir sa corne,Que tu lui dois arracher ;Et le Pô, tombe certaineDe l’audace trop hautaine,Tenant baissé le menton,Dans sa caverne profondeS’apprête à voir en son ondeChoir un autre Phaéton.
Va, monarque magnanime,Souffre à ta juste douleur,Qu’en leurs rives elle imprimeLes marques de ta valeur.L’astre dont la course rondeTous les jours voit tout le monde,N’aura point achevé l’an,Que tes conquêtes ne rasentTout le Piémont, et n’écrasentLa couleuvre de Milan.
Ce sera là que ma lyre,Faisant son dernier effort,Entreprendra de mieux direQu’un cygne près de sa mort ;Et se rendant favorableTon oreille incomparable,Te forcera d’avouer,Qu’en l’aise de la victoireRien n’est si doux que la gloireDe se voir si bien louer.
Il ne faut pas que tu pensesTrouver de l’éternitéEn ces pompeuses dépensesQu’invente la vanité ;Tous ces chefs-d’œuvres antiquesOnt à peine leurs reliques ;Par les Muses seulementL’homme est exempt de la Parque ;Et ce qui porte leur marqueDemeure éternellement.
Par elles traçant l’histoireDe tes faits laborieux,Je défendrai ta mémoireDu trépas injurieux ;Et quelque assaut que te fasseL’oubli par qui tout s’efface,Ta louange dans mes vers,D’amarante couronnée,N’aura sa fin terminéeQu’en celle de l’univers,
220 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources