Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XIV. Aux ombres de Damon
(1630.)
L’Orne comme autrefois nous reverroit encore,Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,Égarer à l’écart nos pas et nos discours ;Et, couchés sur les fleurs comme étoiles semées,Rendre en si doux ébat les heures consumées,Que les soleils nous seroient courts.
Mais, ô loi rigoureuse a la race des hommes,C’est un point arrêté, que tout ce que nous sommes,Issus de pères rois et de pères bergers,La Parque également sous la tombe nous serre,Et les mieux établis au repos de la terre,N’y sont qu’hôtes et passagers.
Tout ce que la grandeur a de vains équipages,D’habillements de pourpre, et de suite de pages,Quand le terme est échu n’allonge point nos jours ;Il faut aller tout nus où le Destin commande ;Et de toutes douleurs, la douleur la plus grandeC’est qu’il faut laisser nos amours.
Amours qui la plupart infidèles et feintes,Font gloire de manquer à nos cendres éteintes,Et qui plus que l’honneur estimant le plaisir,Sous le masque trompeur de leurs visages blêmes,Acte digne du foudre ! en nos obsèques mêmesConçoivent de nouveaux désirs.
Elles savent assez alléguer Artémise,Disputer du devoir et de la foi promise ;Mais tout ce beau langage est de si peu d’effet,Qu’à peine en leur grand nombre une seule se treuveDe qui la foi survive, et qui fasse la preuveQue ta Carinice te fait.
Depuis que tu n’es plus, la campagne déserteA dessous deux hivers perdu sa robe verte.Et deux fois le printemps l’a repeinte de fleurs,Sans que d’aucuns discours sa douleur se console,Et que ni la raison, ni le temps qui s’envole,Puisse faire tarir ses pleurs.
Le silence des nuits, l’horreur des cimetières,De son contentement sont les seules matières ;Tout ce qui plaît déplaît à son triste penser ;Et si tous ses appas sont encore en sa face,C’est que l’amour y loge, et que rien qu’elle fasseN’est capable de l’en chasser.
Mais quoi ? c’est un chef-d’œuvre où tout mérite abonde,Un miracle du ciel, une perle du monde,Un esprit adorable à tous autres esprits ;Et nous sommes ingrats d’une telle aventure,Si nous ne confessons que jamais la natureN’a rien fait de semblable prix.
J’ai vu maintes beautés à la cour adorées,Qui des vœux des amants à l’envi désirées,Aux plus audacieux ôtaient la liberté ;Mais de les approcher d’une chose si rare,C’est vouloir que la rose au pavot se compare,Et le nuage à la clarté.
Celle à qui dans mes vers, sous le nom de Nérée,J’allois bâtir un temple éternel en durée,Si la déloyauté ne l’avoit abattu,Lui peut bien ressembler du front ou de la joue,Mais quoi ! puisqu’à ma honte il faut que je l’avoue,Elle n’a rien de sa vertu.
L’âme de cette ingrate est une âme de cire,Matière à toute forme, incapable d’élire,Changeant de passion aussitôt que d’objet ;Et de la vouloir vaincre avecque des services,Après qu’on a tout fait, on trouve que ses vicesSont de l’essence du sujet.
Souvent de tes conseils la prudence fidèleM’avoit sollicité de me séparer d’elle,Et de m’assujettir à de meilleures lois ;Mais l’aise de la voir avoit tant de puissance,Que cet ombrage faux m’ôtoit la connoissanceDu vrai bien où tu m’appelois.
Enfin, après quatre ans une juste colère,
Que le flux de ma peine a trouvé son reflux ;Mes sens qu’elle aveugloit ont connu leur offense,Je les en ai purgés, et leur ai fait défenseDe me la ramentevoir plus.
La femme est une mer aux naufrages fatale ;Rien ne peut aplanir son humeur inégale ;Ses flammes d’aujourd’hui seront glaces demain ;Et s’il s’en rencontre une à qui cela n’avienne,Fais compte, cher esprit, qu’elle a comme la tienneQuelque chose de plus qu’humain.
83 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources