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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres poétiques de malherbe, 1630

LI. Plainte sur une absence

François de Malherbe· STANCES (1615).· 90 vers

Complices de ma servitude,Pensers où mon inquiétudeTrouve son repos desiré,Mes fidèles amis, et mes vrais secrétaires,Ne m’abandonnez point en ces lieux solitaires ;C’est pour l’amour de vous que j’y suis retiré.

Partout ailleurs je suis en crainte ;Ma langue demeure contrainte ;Si je parle c’est à regret ;Je pèse mes discours, je me trouble et m’étonne ;Tant j’ai peu d’assurance en la foi de personne ;Mais a vous je suis libre, et n’ai rien de secret.

Vous lisez bien en mon visageCe que je souffre en ce voyage,Dont le ciel m’a voulu punir ;Et savez bien aussi que je ne vous demande,Étant loin de ma dame, une grâce plus grandeQue d’aimer sa mémoire, et m’en entretenir.

Dites-moi donc sans artifice,Quand je lui vouai mon service,Faillis-je en mon élection ?N’est-ce pas un objet digne d’avoir un temple ?Et dont les qualités n’ont jamais eu d’exemple,Comme il n’en fut jamais de mon affection ?

Au retour des saisons nouvellesChoisissez les fleurs les plus belles,De qui la campagne se peint ;En trouverez-vous une, où le soin de natureAit avecque tant d’art employé sa peinture,Qu’elle soit comparable aux roses de son teint ?

Peut-on assez vanter l’ivoireDe son front, où sont en leur gloireLa douceur et la majesté ?Ses yeux, moins à des yeux qu’à des soleils semblables,Et de ses beaux cheveux les nœuds inviolables,D’où n’échappe jamais rien qu’elle ait arrêté ?

Ajoutez à tous ces miraclesSa bouche, de qui les oraclesOnt toujours de nouveaux trésors ;Prenez garde à ses mœurs, considérez-la toute ;Ne m’avoûrez-vous pas que vous êtes en douteCe qu’elle a plus parfait, ou l’esprit, ou le corps ?

Mon roi par son rare mériteA fait que la terre est petitePour un nom si grand que le sien ;Mais si mes longs travaux faisoient cette conquête,Quelques fameux lauriers qui lui couvrent la tête,Il n’en auroit pas un qui fût égal au mien.

Aussi quoique l’on me proposeQue l’espérance m’en est close,Et qu’on n’en peut rien obtenir,Puisqu’à si beau dessein mon desir me convie,Son extrême rigueur me coûtera la vie.Ou mon extrême foi m’y fera parvenir.

Si les tigres les plus sauvagesEnfin apprivoisent leurs rages,Flattés par un doux traitement,Par la même raison pourquoi n’est-il croyableQu’à la fin mes ennuis la rendront pitoyable,Pourvu que je la serve à son contentement ?

Toute ma peur est que l’absenceNe lui donne quelque licenceDe tourner ailleurs ses appas ;Et qu’étant, comme elle est, d’un sexe variable,Ma foi, qu’en me voyant elle avoit agréable,Ne lui soit contemptible en ne me voyant pas.

Amour a cela de Neptune,Que toujours à quelque infortuneIl se faut tenir préparé ;Ses infidèles flots ne sont point sans orages ;Aux jours les plus sereins on y fait des naufrages ;Et même dans le port on est mal assuré.

Peut-être qu’à cette même heureQue je languis, soupire, et pleure,De tristesse me consumant,Elle qui n’a souci de moi, ni de mes larmes,Étale ses beautés, fait montre de ses charmes,Et met en ses filets quelque nouvel amant.

Tout beau, pensers mélancoliques,Auteurs d’aventures tragiques,De quoi m’osez-vous discourir ?Impudents boute-feux de noise et de querelle,Ne savez-vous pas bien que je brûle pour elle,Et que me la blâmer c’est me faire mourir ?

Dites-moi qu’elle est sans reproche,Que sa constance est une roche,Que rien n’est égal à sa foi ;Prêchez-moi ses vertus, contez-m’en des merveilles ;C’est le seul entretien qui plaît à mes oreilles ;Mais pour en dire mal n’approchez point de moi.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources