Œuvres poétiques de malherbe, 1630
XXIII. Stances (1607)
Philis, qui me voit le teint blême,Les sens ravis hors de moi-même,Et les yeux trempés tout le jour,Cherchant la cause de ma peine,Se figure, tant elle est vaine,Qu’elle m’a donné de l’amour.
Je suis marri que la colèreMe porte jusqu’à lui déplaire ;Mais pourquoi ne m’est-il permisDe lui dire qu’elle s’abuse,Puisqu’à ma honte elle s’accuseDe ce qu’elle n’a point commis ?
En quelle école nonpareilleAurait-elle appris la merveilleDe si bien charmer ses appas,Que je pusse la trouver belle,Pâlir, transir, languir pour elle,Et ne m’en apercevoir pas ?
Oh ! qu’il me serait désirableQue je ne fusse misérableQue pour être dans sa prison !Mon mal ne m’étonneroit guères,Et les herbes les plus vulgairesM’en donneroient la guérison.
Mais, ô rigoureuse aventure !Un chef-d’œuvre de la nature,Au lieu du monde le plus beau,Tient ma liberté si bien close,Que le mieux que je m’en proposeC’est d’en sortir par le tombeau.
Pauvre Philis malavisée,Cessez de servir de risée,Et souffrez que la véritéVous témoigne votre ignorance,Afin que perdant l’espérance,Vous perdiez la témérité.
C’est de Glycère que procèdentTous les ennuis qui me possèdent,Sans remède, et sans réconfort ;Glycère fait mes destinées,Et comme il lui plaît mes annéesSont ou près ou loin de la mort.
C’est bien un courage de glace,Où la pitié n’a point de place,Et que rien ne peut émouvoir ;Mais quelque défaut que j’y blâme,Je ne puis l’ôter de mon âme,Non plus que vous y recevoir.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources