Œuvres poétiques de malherbe, 1630· Pièces dont la date est incertaine.
CXIII. Stances (1630)
Quoi donc, ma lâcheté sera si criminelle ?Et les vœux que j’ai faits pourront si peu sur moi,Que je quitte ma dame, et démente la foiDont je lui promettois une amour éternelle ?
Que ferons-nous, mon cœur, avec quelle scienceVaincrons-nous les malheurs qui nous sont préparés ?Courrons-nous le hasard comme désespérés ?Ou nous résoudrons-nous à prendre patience ?
Non, non, quelques assauts que me donne l’envie,Et quelques vains respects qu’allègue mon devoir,Je ne céderai point, que de même pouvoirDont on m’ôte ma dame, on ne m’ôte la vie.
Mais où va ma fureur ? quelle erreur me transporte,De vouloir en géant aux astres commander ?Ai-je perdu l’esprit, de me persuaderQue la nécessité ne soit pas la plus forte ?
Achille, à qui la Grèce a donné cette marque,D’avoir eu le courage aussi haut que les cieux,Fut en la même peine, et ne put faire mieuxQue soupirer neuf ans dans le fond d’une barque.
Je veux du même esprit que ce miracle d’armes,Chercher en quelque part un séjour écartéOù ma douleur et moi soyons en liberté,Sans que rien qui m’approche interrompe mes larmes.
Bien sera-ce à jamais renoncer à la joie,D’être sans la beauté dont l’objet m’est si doux ;Mais qui m’empêchera qu’en dépit des jaloux,Avecque le penser mon âme ne la voie ?
Le temps qui toujours vole, et sous qui tout succombe,Fléchira cependant l’injustice du sort ;Ou d’un pas insensible avancera la mort,Qui bornera ma peine au repos de la tombe.
La fortune en tous lieux à l’homme est dangereuse ;Quelque chemin qu’il tienne il trouve des combats ;Mais des conditions où l’on vit ici-bas,Certes celle d’aimer est la plus malheureuse.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques de malherbe, Paris, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources