Le chemin du rire, 1881· III Les loi des choses
XXIV. 1878
C’est l’heure où les tambours arrivent sur la place ;Dans le rouge, au couchant, le soleil fond de l’or ;Le bourdon va sonner pour la retraite : Place,Place ! Voici venir le beau tambour-major.
Il est immensément glorieux ; son œil planeSur les menus tambours ; majestueux et lent,Il se campe ; il est bien campé : sa longue canne,D’un geste, a réveillé le tonnerre roulant.
C’est par les soirs d’été que j’estime les villesDe garnisons, avec leurs tapins curieux,Pour qui les bonnes ont mille façons civilesEt qui s’en vont, frappant leur caisse, à qui mieux mieux.
Pendant l’hiver bourru, lorsque la brume pleure,Les bons petits tambours, ils ne sont point très gais !Près de l’Hôtel-de-Ville, ils viennent, juste à l’heure ;Et la peau d’âne est molle ; ils semblent fatigués.
Le roulement est bref sous leur main qui frissonne,Puis ils filent, battant vite, sous le brouillard ;Leur caisse est assourdie ; on dirait qu’elle sonnePour un enterrement de quelque grand vieillard.
Oh ! les tambours mouillés, quelle flasque harmonie !Et quels mornes sanglots ils roulent Comme avecPeine on les sent lutter contre leur aphonie !C’est un râle ! Mais les tambours par un temps sec !…
Mais les tambours l’été, dans un grondement large,Scandant leur bruit sauvage en de très nets accents,Ils pousseraient la ville entière au pas de charge,Les femmes, les vieillards et les convalescents !
C’est que le rythme est fort : ou poème ou fanfare,Ou rythme pur, il est le rythme triomphant,Et le monde, depuis son aurore barbare,Par le rythme est mené comme un petit enfant.
Car le tambour vous prend aux nerfs et vous travaille ;Il bat ! le long des reins s’éveillent des frissons ;Il bat ! répercutant des échos de bataille,Chants de triomphe ou cris de rage, dans ses sons.
Quand ils ont déchaîné leur grande batterie,Les tambours !on sent vivre, en ce rythme emporté,Le cœur du régiment, l’âme de la Patrie,Et ton puissant soupir, ô mâle Liberté !
C’est fini ‒ les tambours ont franchi la caserne ;Leur hymne s’est éteint avec un roulementBref. Puis tout s’est fondu dans un silence terne,Et l’ivresse est passée, ô désenchantement !
Humanité, Pitié, Fraternité, rêveusesCandides, fuyez-nous ! pliez vos ailes d’or,Évanouissez-vous, dans des crises nerveuses,Devant cette peau d’âne et ce tambour-major.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources