Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· III Les loi des choses

XXVIII. A La Pièce d’Or

Paul Marrot· 60 vers

Ton disque, un peu blafard vers la prime jeunesse,Prend un éclat plus net à mesure qu’on vit.Chaque plaisir, qui tour à tour nous asservit,Fuit et s’efface, il n’en est pas un qui renaisse ;

Seule, parmi tous les désirs morts ou lassés,Fière de tes cent noms, dollar, sterling, piastre,Dans l’ombre des débris, tu flambes comme une astreVive, tu resplendis quand tous feux sont baissés.

Et le vieux, de ses doigts tordus par la souffrance,Au fond du coffre-fort où tu vins t’enfouir,Le vieux qui ne peut plus désirer ni jouirT’étreint encor comme un total de jouissance.

Quand morne, au lit, il souffle à peine, sur le dos,Le vieux te voit toujours ; obole par obole,Essaimant ton or pur tu fais une auréole.Il ne voit plus la mort qui tire ses rideaux.

Que ton métal chantant sonne un air de victoire,Maîtresse ! ton éclair a rajeuni les fronts,Et, dans l’obscurité du siècle où nous souffrons,Luit comme un œil de chat dans une chambre noire.

Quels yeux fascinateurs ! quels fluides puissantsTombent de ce regard fixe qui nous inonde !Certe, la Nature a, pour décorer le monde,Des trésors de lueurs ; elle a les vers luisants,

Et, dans l’ampleur du ciel, la flamme des étoiles :« Les étoiles là-haut, les vers luisants là-bas »Ces romances te font sourire, n’est-ce pas ?Quand le monde vers Toi, le monde, à pleines voiles,

Vogue en l’immensité des profonds océans,L’âme à Toi, tout à Toi, vogue, se rit du gouffreEt des cieux, et, pour Toi, pille, assassine et souffre,Et brasse les égoûts et sonde les néants.

Les égoûts ! Tu peux bien te baigner dans leur fange ;Tu resteras toujours belle à nous parjurer ;Voici les cœurs mourir et les pudeurs sombrer,Et les lèvres sécher sous ton baiser étrange.

C’est que tu fais un poids très lourd sur le plateauDe la bascule ! On voit de vieilles consciencesSauter, comme en suivant le fléau des balances ;Et sur le tapis vert que racle le râteau,

Sous la main du croupier banal, tu te révèlesTel qu’un farouche dieu drapé dans sa hauteur ;Le Suicide noir, ton sacrificateur,Sur tes autels publics, fait fumer les cervelles.

Les rois en s’asseyant sur leurs trônes sapés,Pour frapper le trafic, en forçat, de leur marque,Gravent sur ton métal leur tête de monarque,Ceinte de lauriers verts ; les lauriers sont coupés ;

Les sceptres ont changé de mains ;vivats, huées,Meurtriers ou tyrans, passant du père aux fils,Tu tends sans fin ta joue aux baisers des profils,Comme les courtisans et les prostituées.

Et quand un peuple fier, tombant sous quelque faixÉnorme, ne sent plus rien battre dans ses veines ;Courtisane, c’est Toi qui viens briser ses chaînes :Muet sous ta faveur, on accepte ta paix.

Ah ! si nous n’étions pas rongés d’hypocrisies,O Pièce ! agrandissant ton diamètre d’or,Dans les saints Sacrements que l’on expose encor,Que tu remplacerais bien vite les Hosties !

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources