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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques

XXIX. Les Âmes du Purgatoire

Paul Marrot· 48 vers

ES âmes des aïeux, par les trous de la tombe,En fantômes subtils, s’évadent du cercueil,Et quand la lune aux cieux monte comme une bombe,Le vent, aux carrefours, leur fait un bon accueil.

Chaque nuit, par-dessus les sinistres muraillesDe l’enclos cinéraire elles sautent et vont,Comme les chiens errants qui vivent de trouvaillesParmi les vieux quartiers déserts, de large en long.

Elles songent, durant leur morne promenade,Combien pendant la vie elles ont dû souffrir.Depuis l’âge où l’Amour rose donna l’aubade,Jusqu’à l’heure où le noir corbillard vint s’offrir ;

Elles ont égrené leur vie expiatoire,Jour par jour, pleur par pleur, douloureux chapelet ;C’est en vain : les voilà quand même en Purgatoire,Dans la flamme qu’attise un mystique soufflet.

Elles furent parfois humaines, mais impies,Jamais, elles n’ont pas eu de contrition,Et Dieu, dans ses fureurs toujours inassoupies,A versé sur du feu l’huile de l’Onction.

Or leur tourment les suit dans la fraîcheur des rues,Comme ces criminels que fouettent leurs remords.Où courir ? où calmer leurs souffrances accrues ?Toute église est fermée et les vitraux sont morts.

Les pauvres ! elles sont sans gestes et sans langues,Dans l’ombre, loin du gaz (elles craignent le feu),Elles vaguent, quêtant de pieuses harangues,Cherchant qui pourrait bien porter leur plainte à Dieu.

Car il leur faut des mots comme ceux des saints Livres,Car tous les autres mots, là-haut, sont impuissants ;Des gardiens de la paix passent ; des hommes ivres… ;Allez donc demander la messe à ces passants !

Ou c’est un ouvrier, revenant d’un théâtreLointain, le cœur gonflé de tirades d’auteur ;Sous la sérénité de la lune d’albâtre,Pas de vieux moine blanc, pas de prédicateur,

Pas même un sacristain sachant des pâtenôtres,Courtier en oraisons et marchand de latin,Traducteur en plain-chant des proses des apôtres,Pas un prédicateur, pas même un sacristain !

Les bons dévôts, sous les douillettes courte-pointes,A ces heures, hélas ! dorment, les saintes gens !Mollement, dans la paix du Seigneur, les mains jointes,Ils sommeillent et font des rêves indulgents.

C’est alors qu’on entend les âmes, dans la bise,Gémir confusément, sans pouvoir supplierCe Dieu qui ne comprend que le latin d’église,Et pour lequel souffrir muet, n’est pas prier.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources