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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques

XXXI. A Mahomet

Paul Marrot· 55 vers

Les braves, dans la mort, sont étendus par mille,L’antique yatagan à côté d’eux ; leur sangCoule ; mais pas un pli, sur leur front blêmissant,Ne marque le regret du courage inutile.Les braves, dans la mort, sont étendus par mille.

Ton ciel, ô Mahomet, va-t-il être assez grand ?Où pourras-tu loger toute la caravane ?Vois les épis nombreux que la bataille vanne,Vois tous tes fils tombés stoïques à leur rangTon ciel, ô Mahomet, va-t-il être assez grand ?

Tous, ils sont morts croyant en ton brillant mensonge ;Vois l’amoncellement énorme des débris !Il te faut engager de nouvelles houris,Pour que chacun en ait une en son divin songe ;Car tous sont morts croyant en ton brillant mensonge.

Ils ont été de vrais héros sous le boulet,Un mur vivant où la mêlée ouvrait des brèches ;Tous ces fiers ignorants des lâchetés revêches,Sans broncher, ont péri comme ta loi voulait :Ils ont été de vrais héros sous le boulet.

Penserait-on qu’ils ont souffert de leurs blessures ?Ont-ils senti leur sang jaillir ? Non, mais le miel,Non, mais le lait promis aux ruisseaux de ton cielS’échappaient de leur chair par de rouges fissures ;Penserait-on qu’ils ont souffert de leurs blessures ?

Ils sont morts en tournant, vers ta face, les yeux ;C’est l’instant de payer tes dettes ottomanes.Prophète ! donne-leur, sous l’ombre des platanesSacrés, les paradis promis à leurs aïeux,Qui sont morts en tournant, vers ta face, les yeux.

Certe, ils suivaient tes lois douces et solennelles ;A coups d’yatagan sur le dos des chrétiens,Ils frappaient, sur ces Grecs, ces Slaves et ces chiens,Gens loyaux qui font fi des voluptés charnelles ;Certe, ils suivaient tes lois douces et solennelles.

Ils fumaient, ils jeûnaient, rêvaient et se baignaient,Ils vénéraient l’iman, ils méprisaient le pope ;Dédaigneux de la vie, et le dos à l’Europe,Entendaient-ils forger les canons qui geignaient ?Ils fumaient, ils jeûnaient, aimaient et se baignaient.

Maintenant, c’est fini, ton ciel est un mirage ;On peut les enterrer, maintenant, c’est fini !Les corbeaux fossoyeurs ont, sur leur front jauni,Tourné leur vol criard, affamés de carnage.Maintenant, c’est fini, ‒ ton ciel est un mirage.

Ton empire est aussi promis aux vils corbeaux,Prophète, et les voilà qui planent sur Byzance ;Disparaissez, derniers rêves de la croyance,Vieux ciels trop contemplés, éteignez vos flambeaux !Ton empire est aussi promis aux vils corbeaux.

L’Europe est la plus forte et ne veut plus rien croire,Malgré ses carillons menteurs pour un Très-Haut ;Elle sait que pour vivre en sa force il lui fautTravailler et non plus se griser au ciboire.L’Europe est la plus forte et ne veut plus rien croire.

55 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources