Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques
XXXII. Vanitas Vanitatum
C’est un caveau carré, singulier et lugubre,Absolument sinistre et parfaitement noir,Où, comme une mâchoire entr’ouverte, un couloirLaisse échapper l’odeur d’une haleine insalubre.
C’est là que deux tombeaux d’évêques sont posés,Au milieu, sous un dais, dont les pans se retroussent,Comme les lits jumeaux des vieux époux qui toussent,Dans la chambre à coucher, côte à côte, dressés.
Les morts que l’on étend, dans les nuits glaciales,Fiancés deux à deux par la main du hasard,Conservent au cercueil tous leurs tics de vieillard ;D’aucuns, se souvenant des veilles nuptiales,
Disent parfois au mort, qui tousse à leur côté :« Qu’avez-vous donc, voisin ? ‒ On ferme mal nos bièresEt l’un pour l’autre ils ont de si tendres manières,Qu’ils allègent le poids de leur éternité.
« Croyez-moi, cher voisin, voici le froid automne ;Faites bien comme moi, moi je prends mon linceulEt m’enroule. » Un passant, mystérieux et seul,Entend dire ces mots, sous terre, et s’en étonne.
Les évêques ici, le dos dans leur fumier,Souffrent séparément dans les draps de leur couche.Aucun mot de pitié ne leur vient dans la bouche ;S’ils toussent., c’est à qui toussera le premier.
Et si quelque gros ver choisit, de préférence,La chair de l’un des deux funèbres endormis,L’autre aussitôt, tendant au ver ses bras blêmis :« Ver, commence par moi, car j’ai la préséance. »
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources