Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques
XXXV. Âmes et Dieux
Certes, ce fut un temps glorieux quand la terre,Aux premiers jours, vivait harmonieusement ;Nul souffle ne troublait l’espace solitaire ;Tout palpitait dans un égal enivrement.
La fleur se flétrissait, mais n’était pas cueillie,Les animaux mouraient, mais n’étaient pas tués ;L’homme apparut, dans la nature recueillie,Et tout calme s’enfuit des airs prostitués.
Les choses qui vivaient, superbes et sereines,Avec leur harmonie et leur égalité,Dans le lit du tyran, cessèrent d’être reines,Et le grand Tout perdit sa divine unité.
Si ce temps fut jamais, ô bible, ô fable, ô rêve !La paix mourut et la nature prit le noir,Le jour trois fois néfaste, où notre grand-mère Ève,Des feuilles d’un figuier fit le premier peignoir.
Sous ta feuille vivante, ô figuier, une flammeS’éveillait aux flancs d’Ève et lui mordait le sein ;Elle connut la faim blême et la soif infâme,Et sa chair appela le germe de Caïn.
Mais pourquoi raviver ces bibliques histoiresQui font naître un sourire irrévérencieux ;Oh ! si nos jours parfois semblent expiatoires,La faute n’en est pas à nos premiers aïeux.
Ceux-ci, nous les voyons errer sous les portiquesDe feuilles des forêts, sans regarder les cieux ;Les coupables, ce sont leurs enfants trop mystiques,Qui nous ont inventé des âmes et des dieux.
Passez, tourbe de dieux, peuple au galbe fantasque,Œuvres d’hommes par trop jeunes et si hâbleursQue, pour vous embellir, ils vous donnaient leur masque,Couturé par le rire ou sali par les pleurs.
Tour à tour, vous avez trôné sous les arcadesDes temples, adulés, avec prosternement ;Depuis, nous avons fait de vous des cavalcadesEt de la poésie officiellement.
Et l’homme poursuivit ses folles promenadesPar les siècles, fouetté d’un désir immortel,Changeant de dieux, d’encens, de ciel, de colonnades,D’imaginations, de prêtres et d’autel.
Si bien que, s’essoufflant à gonfler des chimères,Pour faire un but fictif à l’Univers souffrant,La vieille humanité mit son âme aux enchères,Et, lasse, la vendit au dieu le plus offrant.
Aujourd’hui que la foi ne vit plus sous la lettre,Adieu les ciels rêvés, ‒ ciels de lit du cercueil, ‒Et l’homme se désole et ne sait plus où mettreL’âme qu’il s’inventa dans un moment d’orgueil.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources