Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques· Les Paradis fantaisistes
VI. Celui du parnassien
J’ai la face toute pâliePar un chagrin essentiel.Je veux m’en aller dans mon cielAvec ma maîtresse Ophélie.
Mais, pour hâter notre vol versLe grave et splendide Empirée,Jamais ma douleur empiréeN’aura recours aux revolvers.
Rêvant d’un de ces suicidesQue l’on ne voit point foisonner,Je ne veux pas m’empoisonnerAvec de vulgaires oxydes ;
Je mettrai du magnoliaDans une onde fraîche et sans vase,Dont je remplirai le beau vaseDe pur Sèvres qu’Ophélie a.
Bouchant toutes les ouverturesAvec d’étranges bourrelets,Nous nous coucherons, bourrelésDe fièvre, sous les couvertures ;
Alors, lentement, sans douleurs,La mort viendra comme un bon hôte ;Nous nous éteindrons côte à côte,Tués par les soupirs des fleurs.
Une fois cloués dans le coffre,Nous dormirons ; pas d’importun,Pas d’ami gêneur qui porte unBouquet, qu’à nos Ombres il offre.
Des fleurs nous auront fait mourir,Il serait par trop ironiqueQu’à notre sarcophage uniqueOn vînt encor nous en offrir.
Dans les tranquillités entièresD’une immense placidité,Je passerai l’éternité,Loin des coureurs de cimetières,
Qui, laissant nu mon monument,Iront porter leurs fleurs banalesA ces trépassés sans annalesQui sont morts n’importe comment.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources