Le chemin du rire, 1881· I Daniele
I. Assiettes peintes
J’ESTIME cette vieille aubergeQue la grande ville n’a pas ;Dans la salle au rideau de sergeOn fait d’impayables repas.
On apporte d’abord la pinteOù pétille un vin ferme et vert ;Dans une grande assiette peinte,Un aubergiste lent vous sert
Soit quelque fruit, soit des rillettes,Comme les fermières en font ;Et votre œil suit sur les assiettesLes beaux dessins qui sont au fond.
On les contemple sous l’ombrageCe sont des amoureux furtifsQu’un Palissy de bas étageFixa sur des émaux naïfs ;
Dans un encadrement très soupleFait de charmes et d’aubépins,Est assis un champêtre coupleQui se donne des baisers peints.
Le berger porte une jaquetteRouge et la bergère a des basJaunes ; le gars tout bas caquette,La fille jacasse tout bas.
C’est si vif qu’on croit les entendre ;Et pour un peu vous craindriezQu’un vieux jaloux vint à surprendreLeurs rendez-vous coloriés.
Et quand l’hôte, de sa main rude,Les reporte au dressoir, on suitD’un regard plein d’inquiétudeLeur silhouette qui s’enfuit ;
A leurs destins on s’intéresse ;On a peur, on tremble pour eux,Que l’hôte dans sa maladresseNe casse leur bonheur en deux ;
Qu’un heurt, une chute soudaine,Ne mette en morceaux leurs amours,Et divisant la porcelaine,Ne les sépare pour toujours.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources