Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques· Les Paradis fantaisistes
V. Celui du blasé
Le ciel n’a plus des tons gris d’étoffes reteintes,Le soleil, rallumant ses fournaises éteintes,Resplendit, et fait honte aux joueurs de billard,Qui restent enfermés, niais, autour des bandes ;Les voitures, au Bois, se rencontrent par bandes.Voici passer ton corbillard !
Si maladroitement et si vite partie !Quand j’avais une fine et si rare partie,Amie, à proposer à ton corps toujours prêt.Imagine-toi donc que depuis le carêmeJe marche à pas pressés vers la dèche suprême,Comme un jour de paîment à la suite d’un prêt.
C’est fini ; je ne puis plus rien boire d’ignoble ;J’ai trop tendu ma lèvre à l’infernal vignoble ;J’ai pris, de toutes mains, quand j’aurais dû trier.Hélas ! si tu m’avais attendu, folle amie,Ensemble, nous rincions notre bouche blêmie,Avec le coup de l’étrier.
Ensemble, nous prenions le coche cinéraire,Nous partagions de cœur le psaume funéraire,Pour emballer nos corps par des prêtres rivaux.Vois ! un enterrement complet que l’on défalqueDu prix de deux convois ! Le même catafalque,Les mêmes pleurs d’argent et les mêmes chevaux !
Puis, nous ressouvenant comment dort HéloïsePrès du noble Abeilard dans une pose exquise,La lèvre sur !a lèvre et les bras en collier,Nous eussions demandé pour être plus à l’aise,Aux employés gardiens du vieux Père-Lachaise…Un cabinet particulier !
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources