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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques· Les Paradis fantaisistes

III. Celui du timide

Paul Marrot· 48 vers

Les vieux sages, épris de la Métempsycose,Enseignent qu’aussitôt notre paupière close,Notre âme s’incarnant au flanc des animaux,Recommence ses jours de hasards et de maux.Pour moi, quand des liens de la chair se délivreL’esprit, je crois qu’il aime étrangement revivreEn un beau végétal, aux délicats contours ;Mieux vaut renaître fleur, que ressusciter ours.Et je serais bien plus flatté d’être une roseQu’un homard ; d’égayer un beau sein qu’un palais ;De mourir effeuillée au bout d’un ongle rose,Que de périr broyé sous la dent d’un Anglais.

Aussi, ce qu’au Très Haut Souverain je demande,Lorsque la mort, glaçant mon fin stylet qui scandeCes vers, m’enlèvera mon haleine et ma voix,C’est qu’il m’accueille bien et me laisse le choix.Je lui dirai : Seigneur, discrètement recueilleLe souffle du poète, amoureux de fleurir ;Et, puisque ta bonté m’a permis de mourir,Revêts ce qui fut moi du tissu d’une feuille.

Je serais feuille. Heureux au rameau ballotté,Entre terre et soleil formant une voilette,Je vivrais tout joyeux sur mon escarpolette,Bercé par le printemps, caressé par l’été.Mais là, je voudrais être une feuille vulgaire,N’ayant rien à commettre et n’ayant rien commis ;Nullement destinée à ce sort légendaireDes choses dont on parle et des objets promis,Des végétaux bruyants que l’indiscrète histoireCollectionne en son magasin d’accessoire.

Dieu veuille me garder, qu’au flanc de son chapeau,Un Camille nouveau m’improvisant cocarde,Vibrant d’ardeur, m’arrache à ma paix campagnarde,Agite mes couleurs comme un vivant drapeau ;Ni qu’une Ève nouvelle, aux puretés perdues,Honteuse maintenant de ses formes à l’air,Me prenne, et, me glissant tout le long de sa chair,Recouvre de mon corps ce qu’on couvre aux statues.

Bon Seigneur, donne-moi de très minces destins,Et réserve ma mort pour des cas clandestins.Par exemple, qu’un jour, ô mon Maître, il te plaiseD’amener sous mon arbre un couple en rendez-vous :L’air est pur, les taillis sont épais ; à leur aiseQu’ils devisent ! Et si tu vois quelque jalouxSurvenir, songe à moi : dis à ma branche soupleDe laisser choir sa feuille ; et mon frémissementSur le sol, troublera l’amoureuse et l’amant,Fera prêter l’oreille et sauvera le couple.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources