Le chemin du rire, 1881· I Daniele
III. Chanson de Page
Je rêve de ces jeunes pagesQu’un enlumineur esquissaAux vignettes des vieilles pages,Tout petits, ‒ pas plus hauts que ça.
Câlins, près de la châtelaine,Ils semblent très heureux ils ontLe doux baiser de son haleine,Tout juste à la hauteur du front.
Faites attendre au vestibule,Madame, ces reîtres hâbleurs ;Car leur allure est ridicule,Leurs éperons coupent les fleurs.
Je disparaîtrais sous leur casque ;Ils m’ écraseraient dans leur poing ;Mais mon léger tambour de basqueFait des tours qu’ils ne savent point.
Devant ma requête narquoiseNe prenez pas un air fâché ;Un amant d’une demi-toiseCe n’est pas un bien gros péché.
Bast ! ma taille est peu coutumièreDes manteaux de carabiniers ;Mais, un jour, par contre, ma bière,Si vous voulez, aura sept pieds.
Et vous verrez : la PoésieChantera, pleine d’enjouement,Sur mon drap noir. Ma fantaisieÉgayera l’enterrement.
Et le soir de ce jour peut-être,Si vous êtes de moi rêvant,Entendrez-vous à la fenêtre,Quelque murmure dans le vent.
Ce sera moi, ma belle dame,Je reviendrai causer tout bas,Bien bas, à la façon d’une âmeQue le ciel ne contente pas.
Je ne serai point un fantômeOrné d’un linge exagéré ;Non ; un flocon, moins qu’un atôme,Un rien et je t’en conterai !
Je te murmurerai des chosesA faire distendre ton busc,Des babillages non morosesPlus insinuants que le musc.
Je vois la scène qui s’agite :Tu veux fuir et je te retiens ;Je vois une âme très petiteQui t’intéresse avec des riens ;
L’âme te dit ce qu’il faut direPour épanouir ta gaîté ;Elle te dit que ton sourireEst son espoir d’éternité.
Tu souris soudain, les causettesS’arrêtent ; l’âme saute, et prendPour tombe une de tes fossettes ;Car une fosse c’est trop grand.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources