Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses
XX. (Fragments.)
Ces femmes, au milieu de leurs travaux obscurs,Veulent toujours passer pour d’anciens anges pursEt, devant vous, blanchir leur âme, qu’on diffameComme si vous veniez coucher avec leur âme.Toutes elles vous font des récits. . . . . . . .
Épisode d’un récit
Vendeuse d’amour ! Non, mon chéri ; dans les drapsJusqu’au jour, fais de moi tout ce que tu voudras,Pâme-toi dans le spasme énervant, ou dégusteLonguement le frisson de mon corps, mais sois juste ;Voici toute ma chair : ne dis rien d’outrageantPour moi, n’insulte point. Prends-en pour ton argent.
Tiens ! ‒ Tant que je vivrai ma vie expiatoire,J’aurai le souvenir de la navrante histoireD’Anna, ma triste sœur, ma sœur en pauvreté.La minable portait de l’alpaga, l’été,Et grelottait, l’hiver venu, sous l’indienne.Nous avions fait nos deux misères mienne et tienne ;Sache que nous n’avions qu’une robe pour deux !
Je me souviens de mes premiers débuts honteuxComme d’hier ; je vois encore la mansardeNoire où nous descendions sous le froid qui poignarde,De haillons en haillons jusqu’à la nudité.On a dû par pudeur vendre sa pureté.
Quand on se fut nippé chaudement, nous laissâmesAux fanges du trottoir s’engourdir nos deux âmes,Et ce fut bientôt fait, après quelques remords.
Rien ne nous gênait plus ; nous vivions de nos corps.Notre maison était commode pour le vice,Le seuil un peu masqué, parfait pour le novice ;Or nous nous attaquions surtout à l’écolier ;Debout, sur le dernier degré de l’escalier,Les soirs, en échangeant des mots de langue verte,Souvent on attirait, par la porte entr’ouverte,Des. petits blonds lascifs comme des moineaux francs,Et qui nous amusaient beaucoup pour leurs trois francs,C’était trop beau ! ‒ ma sœur devint blême, morose,Languit bientôt, et la fatale couperoseCingla sa peau de traits sanguinolents ; voilàQu’au courant de janvier son regard se voila ;Rien ne restaurait sa vigueur diminuée,De jour en jour. On n’y pouvait rien. Mi-tuée,A la fois alourdie et maigrie, on la vitSe traîner comme une ombre pâle qui survit.Plus de seins. La pthisie avait rongé les pommesD’amour. Elle devint la même pour les hommesJeunes et pour les vieux, et ne fit plus créditA personne. Parfois, lasses d’un troc maudit,Jadis on se donnait, avec de beaux infâmes,Des passe-temps à la façon des grandes dames !Elle ne pensait plus aujourd’hui qu’au paiement ;Elle.se prodiguait très équitablement ;
Plus rien ne vivait donc ; vois-tu, mort le caprice,Morte la femme ! Et sous son fard de vieille actrice,La maigreur fit saillir sa joue, et le baiserDes gens se faisait mal à s’y vouloir poser.Elle jeûna ; le tour des yeux s’emplit de bistre.
Abrégeons. Elle expire en une nuit sinistre.
« Ma pauvre sœur, dit-elle en trépassant, combienTe reste-t-il encor de francs ?‒ Je n’ai plus rien,Ma sœur.‒ Plus rien, dit-elle, est-ce possible !Plus rien ! c’est ce qui reste ?. une vie indicible,Tant de douleurs, tant de rebuts soufferts, la mort,J’ai tout subi ; je n’ai pas pu te faire un sort..Plus rien Plus rien Mais quoi tant de choses venduesEt le jeu fatiguant des femmes éperdues,Et mon pauvre corset si souvent détaché,Et… ; nous donnions, ma sœur, l’amour trop bon marché ;Entre nous, les bouchers font bien mieux leur affaire ;Je crois que nous avons manqué de savoir-faire :Toi, tu n’as jamais su le commerce en détail. »Et puis, riant : ‒ « Il vaut mieux vendre du bétail !Son rire était navrant : ‒ « Tu faisais la maîtresse,Toi ! Quelqu’un te disait, en caressant ta tresse :‒ Beaux cheveux ! Tu comblais sans compter son désir.Dire que nous étions marchandes de plaisir ! »Elle cracha du sang, puis dit : « Demain peut-êtreTu mourras de mon mal… tout comme moi. » Le prêtreEntra. « Monsieur, reprit ma sœur, retirez-vous.Au pied de mon grabat, n’usez pas vos genoux ;Allez-vous en : je veux mourir comme une chienne.Je ne suis pas un corps à qui l’Église tienne,Et puis que me ferait-on faire en Paradis ?Je ne sais rien que mes exercices maudits.Ai-je tapé dans l’œil des anges ? D’aventureVoudraient-ils se souiller au contact d’une impure ?Vous parlez de pardon et vous dites que DieuTient fort à moi, tant pis pour lui, moi, j’y tiens peu ;Je l’ai toujours trouvé si mauvais sur la terre !Partez ou faites-moi l’aumône de vous taire :Je n’ai plus rien à vivre et veux mourir en paix. »Dans sa gorge roulaient des râles très épais.« Adieu, sœur. »Et plus rien. Elle cessa de vivre.
Le prêtre, interloqué, confus, ferma son livre.
J’étais seule, en province et méprisée ; alors,J’avais en tout. trois francs pour enterrer le corps,Et comme elle avait dit des sottises au prêtreDans sa rage, la pauvre Anna ne put pas êtreConduite, comme tout le monde, avec la croix.Oh ! j’aurais souffleté l’archevêque, je crois.Il fallut l’enterrer sans pompe et sans parure ;On glissa le cercueil tout nu dans la voiture.Le cocher portait un chapeau de paille noirTout décousu ; c’était épouvantable à voir.
Mon doigt crispé chercha ce cordon qu’on dénoueSur les côtés du poêle, à hauteur de la roue ;Mais je n’en trouvai pas. On fouette et l’on part.Personne de ce deuil ne prenait une part,Et, pieds croisés, debout, sur le seuil de leur porte,Tous regardaient ce corps de femme qu’on emporte.Les commères disaient : « C’est un enterrementCivil ; la malheureuse est morte en blasphémant.Pour sûr le diable va lui faire son affaire ;Elle a cassé le Christ sur le dos du vicaire :Le diable avant sa mort la tourmentait déjà ! »
Et la voiture allait lentement. On longeaBientôt, dans le faubourg, un chantier : c’était uneCour pleine d’ombre, avec sa haute forge bruneAu fond ; puis, au milieu des grilles qu’on rangeait :« Tiens, dit l’un des plus vieux ouvriers qui forgeait,Pas de curé ! Ce n’est point un Rothschild, sans doute !Va-t-on nous enterrer maintenant sur la routeComme des chiens. Enfants, suivons-nous le convoi ?– Moi, je suis. ‒ Et le singe ? ‒ Est-on pas libre moiJ’y vais, je passe au bleu cette demi-journée ;Le jour que ce sera le tour de ma fournée,On me le revaudra. Sacré mille mâtins !Plus on est, plus ça fait rager les sacristains. »Ils suivirent.Plus loin était une guinguette,Avec son houx séché, branlant sur sa baguetteAu casque d’or ! Ici, que de jolis noceurs,Quand on nous surnommait les deux petites sœurs,N’avions-nous pas livrés aux hôteliers infâmes.Aujourd’hui, nous passions devant…Quand nous passâmesAu grincement funèbre et âpre des moyeuxDu char, s’entremêla le brouhaha joyeuxDes buveurs et les bruits de mangeurs en délire,La vaisselle cassée et les éclats de rire.
Un ouvrier entra, puis du seuil :« Eh ! dit-il,Messieurs,avez-vous vu l’enterrement civil ?Pas un malheureux Christ en bois et pas de prêtre ;C’est rare en ce pays de chouan. Ce pauvre êtreS’en ira-t-il tout seul ? il faut manifester. »
Ce discours souleva des tempêtes. Rester ?Se joindre à nous ? On crie, on se lève ; le branle-Bas s’accroît. Deux ou trois appuyés au chambranleDe la porte, indécis, regardent ; quelques-uns,Par principes ou par respect pour les défunts,Suivent. D’autres, assis, cultivent les boufféesDes pipes. Cependant, des femmes dégraffées,Chantant De profundis sur l’air des Lampions,A la fenêtre font des propositionsObscènes au cocher noir qui conduit le poêle.
Je me sentais frémir d’effroi jusqu’à la moelle ;Mais je ne pouvais point maudire : vaguement,Je me ressouvenais d’un autre enterrement,Défilant dans la même horreur d’une bagarre,Anna sur le clergé secouant son cigareEt criant : « Tout est cendre et fumée ! » Aujourd’hui,J’acceptais ce que son outrage avait produit,Muette, mon mouchoir aux dents, les tempes blêmes,Frémissante sous la revanche des blasphèmes.
Et nous marchions toujours ; les ouvriers allaientPar petits groupes, très sérieux, ils parlaientPolitique, à propos de la morte ; j’ignoreQuel bruit se répandit entre eux : « On déshonoreSa journée à former cortège à ce cercueil,Dit le vieux ; je croyais accompagner un deuilDe pauvre sans un sou pour solder la prière ;Il parait, mes amis, que nous marchons derrièreUne fille qui vient de mourir au plaisir. »
A ces mots, un mortel frisson vint me saisirEt me glaça ; ceux qui nous suivaient nous tournèrentLe dos, et peu à peu, bientôt, abandonnèrentCe corps, par un mauvais chariot cahoté,Comme en une sinistre et morne ébriété.A tous les cabarets du faubourg le cortègeS’amoindrissait ; cela fondait comme la neige.Nous n’arrivâmes pas au cimetière deux.O jour cruel ! O jour satanique et hideux !Monde lâche, où l’on voit les plus vieilles traînéesLever, sur les trottoirs, en leurs vagues tournées,Des jeunes sans argent et des vieux sans fierté,Avides de restants infects de voluptés ;Puis, où l’on voit passer sous le regard obliqueDe tous, seul, le cercueil de la fille publique !Non, je ne pouvais point croire que le dernierMalheureux que ma sœur reçut dans son grenier,Et qui put recueillir sur ses lèvres très pâlesSes suprêmes hoquets d’amour joints à ses râles,Non, non ! je ne pouvais croire qu’il ne fût pasLà, le front découvert, la suivant pas à pas.Ah ! tiens, je sais qu’aux yeux des foules hypocrites,Des bourgeois effarés, nous sommes des maudites ;J’accepte tout : mépris et propos outrageants,Mais du moins j’ai le droit d’estimer que ces gensQui viennent se pâmer aux lits de toutes sortes,Sur des corps déjà froids et sur des demi-mortes,Devraient sur cette route où meurent leurs orgueilsMarcher un pas de plus et suivre nos cercueils.
Je n’irai pas plus loin. Mon histoire est finie.Mais ce qui dure encor, c’est ma longue agonie.Le tourment de ce jour, pesant comme un pavé,S’est très profondément, dans ma tête, gravé ;Il m’obsède ; il me boit ma vie, il me relanceJusqu’au milieu du vin, des soupers, dans l’outranceDu plaisir. Rencontrai-je un amant de hasard ?Il me semble que j’ai heurté le corbillard.Si ce passant m’adresse une phrase lubrique,Ce sont ces ouvriers qui causent politique.Tout à l’heure j’avais la bière devant moi ;Quand j’ai frissonné dans tes bras, c’était d’effroi.Je vois confusément des ouvriers qui sortentDu cabaret. Tu crois que tes rages m’emportentAvec toi dans le ciel des bonheurs ? Non, je suisSur la route avec la voiture, et je la suis.Tu mords mes seins ? ce sont ces hommes qui me blessent.Tu m’étreins à mourir ? leurs outrages m’oppressent.Et quand, ne pouvant plus rien pour ta volupté,Tu t’arraches de moi le dernier m’a quitté.
Puis alors, si, tournant ton corps sur ma litière,Tu veux bien t’endormir, je sors du cimetière.
227 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources