Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses
XIX. Le Trésor des quarante Voleurs
Pauvre femme, je te compareA la roche d’Alibaba,Quand il dit le SÉSAME rareSous lequel l’obstacle s’abat.
Tes trésors à toi sont tes formes.Tes contours sont comme sculptésPour donner des bonheurs énormes.Aux jours de tes virginités,L’épaule que baise ma lèvreN’était point ainsi faite au tour ;C’est le plaisir, ce grand orfèvre,Qui la façonna pour l’amour.
Aux vierges trop froides et gauches,Les chauds baisers sont fructueux ;Leur corps, du moule des débauches,Sort plus souple et voluptueux.Tu ne sentais rien ; mais à forceDe feindre des soupirs tremblants,Tes souffles soulevant l’écorce,Assouplirent tes rudes flancs ;La pratique de la luxureVint ajouter je ne sais quoiA ta chaste et frêle structure ;Et chaque homme qui vint chez toiEt tous les visiteurs nocturnes,En se pâmant sur ton chevet,Comme les potiers font des urnes,Moulèrent ton corps achevé.
Suivant son idéal infâme,Chacun des sculpteurs opéra ;Plus ils enlaidissaient ton âme,Plus la matière prospéra.
C’est à leurs baisers que ta gorgeDoit ses savoureuses ampleurs :Anhélant comme un feu de forge,Grisé par de brusques chaleurs,Celui-ci, des lèvres aux cuisses,Fit s’épanouir tout ton corps.Cet autre,, beau maître ès-délices,Dans la gamme de tes transportsChoisit.la note, la caresseQui produit l’éblouissement,Et des plus fameuses de GrèceTu connus l’allanguissement.
Or ce qu’ils t’apprenaient, ces hommes,Ces impures habiletés,Or ce qu’ils t’apportaient, ces sommesEffrayantes de voluptés,Pour t’ériger en artisaneDes nerveux bonheurs qu’ils voulaient,Entends-le bien, la courtisane,Entends-le bien, ils le volaient.
Ces rages de corps insenséesQu’ils dépensaient ainsi chez toi,Ils en privaient leurs fiancées.Souvent, les femmes, sous le toitConjugal, languissaient jalouses,Pendant qu’eux, ils venaient, de nuit,Enfouir le dû des épousesSous les courtines de ton lit.
Et voici que m’ouvrant tes coffres,Si pleins d’impudiques valeurs,Fille généreuse, tu m’offresCe que t’ont laissé les voleurs.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources