Le chemin du rire, 1881· III Les loi des choses
XXVI. La Bourse
La lune s’élançait vers le plein firmament,Où flottaient les flocons d’ouate des nuées,Et ses blanches lueurs, parfois diminuées,Baignaient le temple grec,mystérieusement.
Le monument, gardé par ses lourdes statues,Digne et calme sous son bandeau corinthien,Dormait, semblant songer comme un prêtre ancienAux mystères sacrés des voix qui se sont tues.
Quel est ton nom ? quel est, Temple silencieux,Les pompes de tes jours de fête et de ton rite ?Vénères-tu le blond Hélios, Aphrodite ?Un large coup de vent balaya tous les cieux.
Alors, les sept flambeaux lointains de la Grande-Ourse,Des constellations splendides, émergeantÉclairèrent le Temple entier : ‒ c’était la Bourse.Du fond du ciel, et la douce lune d’argent
Dans la vie, avez-vous rencontré loin du bruitDe ces femmes, aux yeux pleins de candeurs exquises,Qui font rêver d’azur et d’âmes incomprisesOn s’approche : la Bourse ! ‒ et l’illusion fuit.
Or demain vous verrez, le long des colonnades,Des courtiers ; ‒ sur les murs qu’ils tachent, voyez-lesAiguiser leurs crayons ainsi que des stylets.Cependant les flâneurs s’en vont aux promenades,
Vers le Bois ; un parfum flotte en l’air attiédi ;Ils vont loin des tramways, des journaux et des rues,Saluer la fraîcheur des feuilles reparuesAu baiser du soleil ; ‒ mais ici, c’est midi,
C’est l’heure. On ouvre. O ciel la cohue on se marcheSur les pieds entre gens riches. Fi du décorMenteur ! la bête rue. Aux cornes du veau d’or,Le juif met en lambeaux tous les voiles de l’Arche.
La porte est trop étroite ; on pousse. Cent bœufs quiBeugleraient, produiraient des clameurs moins énormesQue tous ces gens en noir, en chapeaux haut de formes,Que semble torturer la danse de Saint-Guy.
Hurlant, gesticulant, piétinant, la joueBlême, le front mouillé, le palais sec, haussiers,Baissiers vont se ruant, comme des chiffonniersQui se disputeraient l’aubaine de la boue.
Du moins, les chiffonniers, piquant leur butin noir,Portent bien les haillons qui pendent sur leurs hanches.Mais tous ces beaux messieurs ont des cravates blanches,Et leur épilepsie en est plus morne à voir.
Le brouhaha redouble ; une main qui s’affaisseEn battant l’air annonce un haussier démâté,Éperdu sous le choc d’un titre mal coté,Et des flots de baissiers bouillonnent, ‒ c’est la baisse.
La baisse ! d’où vient-elle ? Elle vient de là-bas,Où quelque peuple fort, se fiant à sa taille,Vient de tomber, les reins brisés par la mitraille,Dans les éventrements monstrueux des combats.
Peuple lointain, pourquoi creuser ainsi ta fosse ?Soldats qui marchez fiers, sous le soleil levant,Et qui, ce soir, gisez, les entrailles au vent,Vous avez dérangé ces messieurs de la hausse !
Vous avez pour linceul vos drapeaux déployés ;C’est grand ! mais vous nuisez à nos belles petites ;Votre dernier soupir souffle un vent de faillites,Emportant leurs banquiers chéris, et les loyers.
Les baissiers, il est vrai, gagnent ; votre PatrieCroule en comblant de biens un impudent joueur,Qui triomphe sur les débris de ton honneurEt se gave du sang de ta veine meurtrie !
Oh ! ne pourrais-tu point changer sa joie en pleurs ?Debout ! relève-toi ! mets sa chance en déroute,Pour qu’il prenne à son tour l’air de la banqueroute,Cet enfer tout pavé de têtes de voleurs.
.Mais la Bourse est fermée et tout bruit dans la salleS’éteint, comme aux enclos où les morts sont rangés ;Et le De profundis des peuples égorgésSe tait autour de la corbeille sépulcrale.
Puis la lune, le soir, vers le plein firmament,Monte dans les flocons d’ouate des nuées,Et ses blanches lueurs, parfois diminuées,Baignent le temple grec, mystérieusement.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources