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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses

XII. La Légende des Huîtres

Paul Marrot· 44 vers

15 avril.

Les vins dont tu lorgnas la mousse sous les vitres,Mignonne, vont jeter leurs coiffes au plafond ;Nous aurons un menu très friand. Quant aux huîtres,Je te laisse à penser quelle mine elles font.

L’huître est fort bien dans des grands plats en pyramides ;Un gourmet familier du lointain lord SeymourA dit, dans un traité sur ces bêtes timides,Que l’huître est l’animal préféré de l’amour.

Zeus (en français Jupin) affectionne l’aigle,Poséidon le cheval, Priapos l’âne, PanLes chèvres, Demeter, ceinte d’orge et de seigle,Le pourceau, Hephaistos le chien, Héra le paon.

Cela, plusieurs l’ont dit en vers de toutes tailles ;Mais ce qu’il nous faudrait imprimer en carmin,C’est que Vénus, songeant aux futures batailles,Surgit des flots, avec un mollusque à la main !

Et l’amour, fatigué des classiques emphases,Est venu dire un soir aux huîtres dans leur parc :« Vous me plaisez, car vous ne faites pas de phrases, »Leur coquille aiguisa les flèches de son arc.

Huîtres, philtres subtils, tous les cœurs qu’on imprègneDe vos parfums vivants se déclarent battus ;L’aïeul Horatius vous adorait ; Montaigne,Qui n’avait foi dans rien, croyait à vos vertus !

Mais vous êtes surtout modernes, mes amies.Notre appétit lassé par nos fiévreux tourments,Se vivifie et sent ses vigueurs raffermiesPar la fraîcheur de vos épanouissements.

Et la belle petite, en vous voyant, tressailleD’allégresse ; rieuse, au début du souper,Elle puise l’entrain dans l’eau de votre écaille,Où son baiser banal semble se retremper.

Hélas ! je sais aussi des scènes regrettablesQue vous encouragez, malgré vos airs naïfs.Murs des petits salons, et vous, petites tables,Et vous, si vous parliez, ô contrats, ô canifs !

Chut ! ne médisons point, car les voilà partiesLes huîtres, et c’est mal d’attaquer les absents.Voici les mois sans r et les fines partiesOnt une note en moins pour la chanson des sens.

Mais non ; l’amour y veille et tout s’arrange, en somme ;Par un retour il sait compenser un exil ;L’huître fuit quand parait Printemps, ce blond jeune homme,Qui mêle au vin qu’on boit de la sève d’avril.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources