Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses
XI. La première Soupeuse
JE vois, sous un berceau de fleurs, le jeune Adam,L’air penché, peu sensible à toutes les délices,Morne ; le Paradis semble fait pour son dam :Fruits exquis, dont la chair fend les pelures lisses,Oiseaux, taillis ombreux, clartés des belles nuits,Rien ne le charme ; il a les yeux voilés d’ennuis.C’est qu’Ève n’est plus là, tout près ; c’est qu’il endèveD’être ainsi délaissé déjà, car il est fierEt qu’il a les candeurs de l’homme né d’hier.
L’homme, tableau navrant, languit d’amour ; mais Ève,Ayant miré ses dents aux ruisseaux du verger,Se croit faite, surtout, pour croquer et manger.Elle s’en va pillant la récolte des branches,La chère vagabonde ! A chaque mouvementL’heureux homme aperçoit la blancheur de ses hanchesQue fouettent les rameaux dans leur balancement.Lui, ne la quitte point du regard ; elle, mange.Adam s’illusionne étrangement ; parfoisVoyant de loin le jeu de la bouche.et des doigtsIl dit « Ève m’appelle. » Ève suce une orange.Et quand il croit à des baisers multipliésEnvoyés gentiment par la belle nomade,Ève picore, grain par grain, une grenade.
Hélas ! vos deux destins pour toujours sont liés,Pauvre homme Mais voici venir ta charmeresseVers toi, les bras tendus. Que va-t-elle t’offrir ?Une excuse câline, un soupçon de caresse ?Non, c’est le fruit banal qui nous fit tous mourir.
Maintenant, exilé de la contrée heureuse,Adam ! va disputer ses pâtures au loup,Pour qu’Ève puisse encor manger, ferme et beaucoup,Adam ! toi que perdit la première soupeuse !
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources