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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses

XI. La première Soupeuse

Paul Marrot· 32 vers

JE vois, sous un berceau de fleurs, le jeune Adam,L’air penché, peu sensible à toutes les délices,Morne ; le Paradis semble fait pour son dam :Fruits exquis, dont la chair fend les pelures lisses,Oiseaux, taillis ombreux, clartés des belles nuits,Rien ne le charme ; il a les yeux voilés d’ennuis.C’est qu’Ève n’est plus là, tout près ; c’est qu’il endèveD’être ainsi délaissé déjà, car il est fierEt qu’il a les candeurs de l’homme né d’hier.

L’homme, tableau navrant, languit d’amour ; mais Ève,Ayant miré ses dents aux ruisseaux du verger,Se croit faite, surtout, pour croquer et manger.Elle s’en va pillant la récolte des branches,La chère vagabonde ! A chaque mouvementL’heureux homme aperçoit la blancheur de ses hanchesQue fouettent les rameaux dans leur balancement.Lui, ne la quitte point du regard ; elle, mange.Adam s’illusionne étrangement ; parfoisVoyant de loin le jeu de la bouche.et des doigtsIl dit « Ève m’appelle. » Ève suce une orange.Et quand il croit à des baisers multipliésEnvoyés gentiment par la belle nomade,Ève picore, grain par grain, une grenade.

Hélas ! vos deux destins pour toujours sont liés,Pauvre homme Mais voici venir ta charmeresseVers toi, les bras tendus. Que va-t-elle t’offrir ?Une excuse câline, un soupçon de caresse ?Non, c’est le fruit banal qui nous fit tous mourir.

Maintenant, exilé de la contrée heureuse,Adam ! va disputer ses pâtures au loup,Pour qu’Ève puisse encor manger, ferme et beaucoup,Adam ! toi que perdit la première soupeuse !

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources