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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses

XIII. Les Femmes qui passaient

Paul Marrot· 32 vers

J’ai souvenir encor des femmes qui passaientEt qui sur moi jetaient en passant leurs yeux fixes,Séraphins de candeur, ou méprisables nixes ?Je l’ignore, mais leurs sourires m’embrasaient.

Peut-être elles riaient pour se moquer, par vice,Parce que j’étais trop naïf et que j’avaisCet air sauvage et doux de l’éphèbe novice,Et que j’étais timide et que je le savais.

Que sais-je ? mais plus d’une, au détour d’une rue,Que je n’attendais point et qu’on n’en priait pas,Ralentissait l’essor cadencé de son pas,Pour rester à mes yeux plus longtemps apparue.

Voir plus longtemps passer est un plaisir bien nu,Surtout quand un sang jeune et chaud bat sous vos tempes ;Pourtant on me laissait, comme aux ventes d’estampes,Emporter sans payer le plaisir d’avoir vu.

Mais je ne faisais rien pour saisir cette proieEt simple, je n’osais pas dire : « Voulez-vous ? »A ces cœurs ou ces corps, très ardents ou très doux,Qui semblaient m’inviter et s’offrir à ma joie.

Oui plus d’une pourtant réclamait mon abord,Ses yeux disaient « Allons, viens-tu, que vas-tu faire ? »On se serait peut-être aimé d’amour sincère !Et je passais ! Pourquoi ? Ce n’était pas mon sort.

Maintenant je voudrais avoir ce destin rare :Tirer à moi du fond obscur de mon passé,Préfaces de roman, préludes de fanfare,Tout ce qui m’a souri, tout ce que j’ai laissé.

J’en voudrais tenir une à la fois ange et fauveQui, reliant ces fils épars qui se cassaient,Réalisât en bloc, sous le ciel de l’alcôve,Tout ce que m’ont promis les femmes qui passaient.

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources