Le chemin du rire, 1881· IV Les paradis ironiques
XXXIII. La Tête du Moine
Maigre comme les vieux ascètes,Son large front se déplumait ;Aucune flamme n’allumaitSes yeux gris comme des noisettes.
On aurait pu compter ses os,Et sa pâleur était bizarre,Car il avait la pâleur rareDu double-blanc des dominos.
Sa robe était brune et de bure ;A chacun de ses mouvements,On oyait les frémissementsQue produisait son ossature.
Avec des gestes de nounous,Bien que très raide en sa soutane,Ses mains longues berçaient un crâne,Un crâne affreux, sur ses genoux.
« Tu n’as pas l’air très gai, bon moine.‒ Fils, je songe à l’éternité ;La mort marche à notre côtéEt n’épargne ni roy ni royne.
‒ Bon moine, tu vas dépérir ;Pourquoi languir dans les ténèbresDes contemplations funèbres ?Vivre n’est rien : il faut mourir.
‒ Avant que la mort ne nous happe,Pourquoi caresser des tombeaux ? ‒Moins de cierges, plus de flambeaux,Moins de linceul et plus de nappe !
Veux-tu connaître un idéalMeilleur qu’un crâne de squelette,Viens ; prenons pension complèteAu grand Hôtel Continental.
Lorsqu’on a bien soigné sa panse,La peau se teint de vermillon,Et l’on vit ; on sent l’aiguillonDes désirs et l’on se dépense.
‒ Mieux te vaudrait maigrir un peu,Du moins autant que tu le puisses ;A quoi sert d’engraisser ses cuisses :L’âme seule jouit en Dieu.
Cours donc à ton impure fête ;Les pécheresses ont des draps,Mon fils, où tu te damnerasMoi, je contemple cette tête.
‒ Bonsoir, moine, bien du succès.‒ Bonsoir, fils, que Dieu te le rende. »Or, un soir, chez monsieur Ballande,Troisième Théâtre-Français,
Je m’endormis pendant cinq actes,Et j’eus un affreux cauchemar :La scène changée en Clamart,Le sang pleuvant par cataractes…
Ce tableau m’étonna d’abord ;Mais mon effroi n’eût plus de borneQuand je vis, dans la vapeur morne,Apparaître un étrange Mort :
Ce squelette, cette attitude,C’était mon moine « Eh ! dis-moi, vieux,Comment se trouve-t-on aux cieux ;Narre-moi ta béatitude. »
Le moine ne répondit point ;Sa main berçait, préoccupée,Une tête, fraîche coupée,Mais vivante et très bien en point ;
C’était une tête superbe,A faire envie à Rabelais ;Œil libidineux et teint frais,Et quadruple menton imberbe.
Quel garde-manger de couventAvait trognonné cette face,Qui luisait, miracle cocasse,Dans ce chef sans tronc et vivant ?
‒ « Moine, explique-nous ce mystère,Qu’est-ce que ce chef truculent ?Jadis, c’était un crâne blanc,Que tu palpais d’un air austère.
Qui donc a changé les méplatsEt les trous de la tête creuse ?Moine, et ton âme, est-elle heureuse ? »Le moine répondit : « Hélas !
« Je contemplais, sur votre sphère,La tête qu’un jour je ferais,« Et je regarde avec regrets« La tête que j’aurais dû faire ! »
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources