Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses
XVIII. Les Étapes
Dans la longueur des nuits que l’amour faisait blanchesJ’ai souvenir, ô bonne enfant, d’avoir tenuEt caressé ton corps voluptueux et nuDe la poitrine ferme aux souplesses des hanches.
De baisers j’ai couvert tes radieux tétins,Blancs et doux comme un clair de lune sur la neige ;Nous avons murmuré cet éternel solfègeDes amants en éveil des soirs jusqu’aux matins.
Ce n’étaient point de ces amours féconds en peines,Mêlés de chatterie et de brutalité ;Nous. aimions, sans chercher si la sincéritéVibrait dans les soupirs brusques de nos haleines.
Sincères ! c’eût été de l’idéal. La mainD’un autre violait tes seins, chère merveille !Quand j’étais Aujourd’hui, cet autre était la Veille ;S’il s’appelait Hier, je me nommais Demain.
Je le savais par tes aveux ; mais dans la vieQue je mène, sans toit familial, errantAu hasard de l’hôtel vague et du restaurant,Je trouvais tes baisers bons et je t’ai suivie.
Tu ne me forçais point à faire le béat,En ouvrant ton corsage ainsi qu’un tabernacle ;Comme l’ange déchu qui tombe du pinacle,Je ne maudirai pas l’heure de l’exeat.
J’ai pris de toi ce qu’il faut qu’on prenne des choses.Te souvient-il de nos rendez-vous ? Bah ! les prés,Ces orgueilleux avec leurs tapis diaprés,Bah ! les jardins qui font les fiers avec leurs roses,
Que sont-ils à côté des draps de ce garniOù l’on s’est câliné dans l’ivresse des poses !Et tous les autres lits me paraissent moroses,Je m’y couche avec des tristesses de banni.
A qui n’a pour avoir que l’air de la grand’route,L’étape qu’on regrette équivaut à l’exil.Voilà pourquoi je vais disant : « T’en souvient-il ? »Tu t’en souviendrais si j’avais pu t’avoir toute.
Tu pars. C’est bien. Bonsoir ! Nul cœur n’est immortel.Si j’ai souffert, ce n’est d’aucune menterie ;Et je vais vers une autre étape ‒ une patrie !Que je retrouverai peut-être au même hôtel.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources