Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses
XVII. N’aime pas !
Reste l’orgueil de nos soupers et notre joie,Et que le ciel toujours te tienne le teint frais.Mange bien ; ris beaucoup ; et que ton œil flamboieComme un joyau. Vas-y ! La table est à nos frais.
Mignonne, ne perds pas tes précieuses veillesA chercher celui qui doit rendre ton cœur fou.Tu veux des pleurs ? Voici les larmes des bouteilles,Et des gémissements ? Écoute leur glou-glou.
Sois légère toujours, ravissante amusetteD’un soir ; joli chiffon autour d’un rien moqueur ;Chantonne, si tu veux, le refrain de Musette,Du bout des lèvres, mais, jamais du fond du cœur.
Oh ! surtout, n’aime pas de cet amour qui pousseDe longs sanglots pendant l’éternité des nuits ;Songe à ton petit nez coquet qui se retrousse,Songe à ta lèvre fraîche, ô buveuse de Nuits !
Songe que si tes yeux ont des longueurs d’amandes,Ils sont ainsi taillés pour le rire ; les pleursNe doivent point rougir leurs paupières gourmandes.Songe à ton incarnat ; pense à ta joue en fleurs.
Tout cela s’en irait ; la beauté, déjà brève,S’enfuit plus vite encor quand l’amour pour de bonRetourne notre cœur sur le gril de son rêve,Ainsi que saint Laurent couché sur le charbon.
Des poètes ont dit que la pure souffranceEmbellissait les fronts qu’elle faisait pâlir ;C’est qu’ils avaient sans doute une désespéranceDont ils s’étaient flattés de pouvoir embellir.
Toi, tu n’es point de ces plantes qui reverdissent,Tu ne t’y prendras pas à deux fois pour périr ;Malheur à ceux que leurs souffrances enlaidissent !N’aime pas ; tu n’as pas une tête à souffrir.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources