Le chemin du rire, 1881· II Les soupeuses
XIV. Nocturne
Gilda, du spasme qui m’enivreLe moment sonne. Attention !Pour Paphos le soir nous délivreDes cartes d’invitation.
Un rouge pâle d’écrevisseTeinte le ciel étonnamment ;Mais la nuit va lever sa cuisseBrune sur tout le firmament.
Or, Gilda, prends une attitudeDe guetteuse, l’oreille au vent :Un souffle de béatitudePasse du Couchant au Levant ;
Écoute les bruits qu’il soulève.De prestigieuses chaleursEnivrent, à l’heure du rêve,Les gens, les bêtes et les fleurs ;
Les fleurs qui, pendant le jour, cèlentLeurs étamines, leurs pistils,S’entr’ouvrent et se dépucèlentDans des embrassements subtils.
Et le phosphorescent insecte,Le ver luisant, rival du jour,Pendant que la fleur se délecte,Sert de bougeoir à son amour.
Ces voleurs de sang, les moustiques,Là-bas, au Sud, mènent grand bruitEn suçotant les chairs lubriques,Qu’échauffent les songes de nuit.
Les chats de provinces entièresHèlent les chattes et leur fontLa cour, sur le zinc des gouttières,Avec un miaulement long.
Les guitares et les gondoles,Désolantes pour les maris,Vénitiennes, espagnoles,Glissent ou chantent, et Paris,
Paris, Paris, la bête immense,Sous la bleue électricité,Sous le gaz jaune, a la démenceD’un animal surexcité.
Les luxurieuses poitrinesDes femmes suivant le trottoir,Sur la lumière des vitrines,Brusques, se découpent en noir.
La laronne d’amour vulgaireEt sale, qui fait souvent four,Avec des yeux armés en guerre,Arrête au coin du carrefour,
Tandis que loin de la passante,Qui s’accouple avec les rôdeurs,Dans l’atmosphère allanguissanteDe boudoirs étouffants d’odeurs,
Les riches, longuement, dégustentLa variété des plaisirs,Avec des femmes qui s’ajustentAux caprices de leurs désirs.
C’est un crime lorsque tout brûleDe laisser un de ces instantsS’évanouir comme une bulle.Vois ! la nuit s’allume il est temps,
O Gilda, dans la couche chaude,Que tu livres tes seins pâlisA la main du plaisir qui rôdeSous la courte-pointe des lits.
Loin des commères envieuses,Je veux voir entre tes rideauxLes belles blancheurs copieusesDe ta poitrine et de ton dos.
Je voudrais fondre ton haleineDans l’amour de mon souffle ardentEt faire saigner ta chair pleineSous la morsure de ma dent.
Car depuis les nuits glorieusesOù j’ai vécu dans les transportsDe tes poses capricieuses,Je suis l’esclave de ton corps.
Tes seins, tes bras, chaînes d’esclaves !Et plus j’ose, malheureux fou,Secouer ces fermes entraves,Plus ton joug pèse sur mon cou.
Douceurs, traîtrises ni colères,De tes lacs ne me tireront,Et si je sors de tes galères,J’aurai ta marque sur le front.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le chemin du rire, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1881· numérisation gallica.bnf.fr· Sources