Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Adieux a la falaise
SYMPHONIE HAVRAISE
Prologue 1re Partie
Un soir, en quittant Sainte-Adresse,Ses villas et ses longs ormeaux,Son maigre clocher qui se dresseSans dépasser les verts coteaux…Juste entre le Havre et la Hève,Où la mer roule le galet,J’ai trouvé, côtoyant la grève,Un vrai nid de rossignolet.
C’était dans un clos mal fermé,Mystérieux et parfumé ;Un chaume entouré de lierre,Au toit moussu piqué d’iris,Se cachant humble, et ras de terreEmpanaché d’un tamaris.
I
Cerclé du côté de la plagePar de vieux sureaux rabougris,Le jardinet n’a pour ombrageQue des rosiers, des tamaris…Puis, s’adossant à la falaise,Un frais ajoupa suspendu,A l’ombre duquel à son aiseOn peut tout voir, sans être vu.
II
Et je suis devenu le maîtreDu doux chaume et du petit clos,D’où le soir on voit disparaîtreLe soleil rouge sous les flots :Et quand la mer étincelanteS’avive de ses derniers feux,Par une route qui serpente,Sur la hauteur on voit bien mieux.
Tandis qu’en bas sous le lierre,Le toit moussu, piqué d’iris,Se dissimule humble et ras terre,Empanaché d’un tamaris.
La falaise
Là, les falaises tourmentéesPar les subits éboulements,Des grandes vagues agitéesSemblent subir les mouvements.Tout le sol ravagé s’étageJusqu’aux cimes où les ormeaux,Tordus de tronc et de branchage,Au vent d’aval font le gros dos.
Tandis qu’en bas sous le lierre,Le toit moussu, piqué d’iris,Se dissimule humble et ras terre,Empanaché d’un tamaris.
Adieux
Mais je n’ai plus l’âme contente :La larme à l’ail et le cour gros,Il faut quitter ce petit clos.Adieu ! falaise verdoyante,Adieu ! reflets mouvants des cieux,Flots d’argent vif, flots verts, flots bleus.
L’intérieur
Prologue a la chanson 2e Partie
Coussins, hamac, chaises et table,Un petit caveau pour le vin,Représentent le confortableDe l’intérieur en sapin.Aux quatre coins, les étagèresSemblent vous indiquer du doigt,Par les bouteilles et les verres,Que jusqu’à plus soif on y boit.
Que la terre est petite !
Chanson I
Dans cette riante demeure,Je n’ai jamais eu pour soucisQue la rapidité de l’heure,Lorsqu’entouré de vrais amis,Et regardant tourner la terrePar ses plus beaux couchants soleils,Je leur chantais, levant mon verre,Dans les lueurs des soirs vermeils :
Chœur
O vieille terre, trop petite,Quelle est la fureur qui t’exciteA tourner ainsi sans raison ?Pourquoi nous dévider si viteLes plus beaux jours de la saison ?
II
Là, j’ai vu la muse nouvelle,Ses cheveux d’or, en coup de vent,M’apparaître riante et belleComme un grand, clair, soleil levant…Remontant des effets aux causes,Elle m’a parlé d’avenir…C’était dans la saison des roses…Et je cherche à me souvenir.O vieille terre, trop petite,Quelle est la fureur qui t’exciteA tourner ainsi sans raison ?Pourquoi nous dévider si viteLes plus beaux jours de la saison ?
III
Hier, j’ai vu les hirondellesGazouillant toutes à la fois,Avant de fuir à tire d’ailes,Tenir conseil sur les vieux toits.Et les voilà… toutes parties…Les blés sont verts ; les étourneauxTourbillonnent sur les prairies…J’entends coasser les corbeaux.
O vieille terre, trop petite,Quelle est la fureur qui t’exciteA tourner ainsi sans raison ?Pourquoi nous dévider si viteLes plus beaux jours de la saison ?
IV
Les cimes des chênes rougissent,Les peupliers sont jaune d’or ;Mais les chrysanthèmes fleurissentEt semblent dire : Espère encor !La rose aussi me dit : Espère !Comme pâquerette sa sœur,Petite fleur aventurière,Qui croit toujours en la chaleur.
O vieille terre, trop petite,Quelle est la fureur qui t’exciteA tourner ainsi sans raison ?Pourquoi nous dévider si viteLes plus beaux jours de la saison ?
V
Déjà la froidure s’avance,L’automne tire à son déclin ;J’ai perdu jusqu’à l’espéranceDe l’été de la Saint-Martin.On ne se sent plus aussi brave,Car l’égoïsme a répondu :Quand on n’a plus de vin en cave,Le temps de danser est venu.
O vieille terre, trop petite,Quelle est la fureur qui t’exciteA tourner ainsi sans raison ?Pourquoi nous dévider si viteLes plus beaux jours de la saison ?
VI
Mais si la terre est trop petite,L’hirondelle, qui le sait bien,Suit le soleil, et va plus vite.L’homme reste ; il ne connaît rien…Prends ton manteau, muse frileuse,Je connais les chemins vermeilsDe l’hirondelle aventureuse,Allons chercher d’autres soleils !
O vieille terre, trop petite,Quelle est la fureur qui t’exciteA tourner ainsi sans raison ?Pourquoi nous dévider si viteLes plus beaux jours de la saison !
Derniers adieux 3e Partie
Chœur de pluie
Au Sud, là-bas, la terre bleue,Se rapprochant, passe au bleu noir,Et semble au plus un quart de lieue ;Le ciel se brouille, il va pleuvoir.
Les grimpereaux
Contre cet abri de poète,Les grimpereaux ont fait leur nid,Juste entre la base et le faite ;Le temps pluvieux les réunit…Tous pépiant dans les lierres,Les sureaux et les tamaris,Grimpant aux troncs, grimpant aux pierres,Comme de petites souris.
Au Sud, là-bas, la terre bleue,Se rapprochant, passe au bleu noir,Et semble au plus un quart de lieue ;Le ciel se brouille, il va pleuvoir.
Chœur
Adieu ! petit clos mal fermé,Mystérieux et parfumé,Adieu ! chaume orné de lierre,Au toit moussu piqué d’iris,Se cachant humble et ras de terre,Empanaché d’un tamaris.
Non, je n’ai plus l’âme contente ;Adieu ! reflets mouvants des cieux,Flots d’argent vif, flots verts, flots bleus,Adieu ! falaise verdoyante :La larme à l’ail et le cour gros,Il faut quitter le petit clos.
I
Mais avant, retraite charmante,Je veux nommer ton inventeur ;J’interroge l’oiseau qui chante,Le bourgeon, l’arbuste et la fleur…Les grimpereaux dans les lierres,Les pervenches au clair regard,La pâquerette aventurière,Tout me répond Alphonse Karr
II
J’ai trouvé le nid, chaud encore,De ce beau poète envolé,Amant des soirs et de l’aurore,Que les méchants ont accablé.Bon jardinier, pêcheur habile,Puissant critique, homme de bien,Il fit d’un bourg presque une ville,Pour en partir, n’ayant plus rien.
III
Du reflet doré de ses ailes,Traçant un lumineux sillon,Au pays bleu des hirondellesIl est parti, le papillon.Que Dieu, vers un plus doux rivage,Dans les rayons et les lueurs,Garde du froid et de l’orageCe chercheur de nouvelles fleurs !
Chœur de pluie
Au Sud, là-bas, la terre bleue,Se rapprochant, passe au bleu noir,Et semble au plus un quart de lieue ;Le ciel se brouille, il va pleuvoir…
Épilogue
Plus de beaux jours ! adieu, verdure ;Les fleurs s’en vont, tout est fini :Et puis par-dessus la clôtureOn a regardé dans mon nid.
Non, je n’ai pas l’âme contente !La larme à l’œil et le cour gros,Je vais quitter le petit clos.Adieu ! falaise verdoyante,Adieu ! reflets mouvants des cieux,Flots d’argent vif, flots verts, flots bleus.
Le havre a vol d’oiseau 4e Partie
Prologue
Scandons les prochaines collines,Pour saluer le beau lointainDe petites voiles latinesÉtoilé du soir au matin.Pour bien voir, il faut qu’on s’élève ;Tirons du côté de ces feuxQui, les nuits, du cap de la HèveFont l’alentour tout lumineux,
Chœur
Quel panorama magnifique !Changement des flots et du ciel,Spectacle vivant et magique,C’est le mouvement perpétuel.
I
Voici le Havre et sa jetée,Son mât de signal et son feu,Sa vieille tour diamantée,Aux pavillons toujours en jeu…La cité n’a pas de tourelles,De clochers et de clochetons,Finement taillés de dentelles,Ni colonnades, ni frontons.
II
Soir et matin, le port s’aviveDe clairs pavillons dans le vent,Bleus, blancs, jaune d’or, pourpre vive,Et, dans les clartés du levant,On voit jaillir des noirs cordages,Les blancs mâts, vergues en travers,Immobiles sous les nuages,Dardant leurs flèches dans les airs ! ! !
Chœur
Quel panorama magnifique !Changement des flots et du ciel,Spectacle vivant et magique,C’est le mouvement perpétuel.
III
Les noirs vapeurs vont et reviennent,Tout de fumée empanachés,Traînant les voiliers qui se tiennentLes uns aux autres attachés.Le soir, tout l’alentour s’allumeDe petits feux, de grands feux clairs,De voiles grises dans la brume,S’entre-croisant en sens divers.
IV
Mais que vois-je ? Oh ! la bonne affaire !Plus de fossés, plus de remparts,Et l’ancienne ville de guerreVa s’agrandir de toutes parts.Adieu donc, muraille inutile,Où les citadins, autrefois,Sur le minuit rentrant en ville,Rencontraient visage de bois !
V
Et maintenant, Havre de grâce,Ainsi que l’air, c’est librementQu’en ton enceinte l’homme passe,Ce n’est plus militairement."Donc, plus de commandants de place,De caporaux et de soldats,Pour se donner des mots de passe,A l’oreille se parlant bas.
VI
En travers de la Grande Rue,Mais quel est donc ce gros pâtéQui s’élève, masquant la vue ?C’est… la Municipalité.Doucement ! ne parlons pas d’elle,Ne prenons pas de libertés ;On pourrait nous chercher querelleSi nous disions des vérités.Quel panorama magnifique !Changement des flots et du ciel,Spectacle vivant et magique,C’est le mouvement perpétuel.
Épilogue
Chœur de pluie I
Au Sud, là-bas, la terre bleue,Se rapprochant, passe au bleu noir,Et semble au plus un quart de lieue ;Le ciel se brouille, il va pleuvoir…
II
Plus de beaux jours ! adieu, verdure.Les fleurs s’en vont, tout est fini :Et puis par-dessus la clôtureOn a regardé dans mon nid.
III
Non, je n’ai pas l’âme contente !La larme à l’œil et le cour gros,Je vais quitter le petit clos.Adieu ! falaise verdoyante,Adieu ! reflets mouvants des cieux,Flots d’argent vif, flots verts, flots bleus.
286 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources