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un seul est le mot juste.

Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

La chanson des yoliers

PETIT POÈME DE RIVIÈRE

Gustave Mathieu· 132 vers

Prologue

Longue et taillée en fin couteau,Ma prompte yole est si légère,Qu’elle passe sans rider l’eau,L’eau changeante de la rivière…Elle coupe droit le courant,Filant de l’une à l’autre rive,Sans perdre un pouce à la dérive,Et remonterait un torrent…

Chœur

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.Yoliers, francs lurons,Appuyons sur les avirons,Pour dépasser cette hirondelleQui fuit là-bas à tire d’aile.

I

Le sylphe des courantes eauxAyant façonné sa membrure,De l’écorce des blancs bouleauxRevêtit sa grêle structure…Planta les mâts, aspira l’air,Et, gonflant ses voiles latines,Anima ses formes divinesDe l’éperon au taille-mer.

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

II

Depuis, du matin jusqu’au soir,A l’aviron comme à la voile,A peine a-t-on le temps de voir,C’est comme une filante étoile…Des sommets d’une longue tourOn la lancerait dans le videQu’on l’y verrait voguer rapidePour passer l’aigle et le vautour.

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

Yola

I

En vain le léger papillon,La longue et vive demoiselle,Cherchent à suivre son sillon,Yola laisse tout derrière elle.Sous les saules, dans la fraîcheur,Quand le martin-pêcheur se lève,Elle arrive en longeant la grèveBien avant le martin-pêcheur.

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

II

A la voile serrant le vent,Quand frissonnante elle se penche,Montrant de l’arrière à l’avantLes façons de sa coque blanche,On la prendrait pour un oiseau,Une mouette, une hirondelle,Effleurant du bout de son aileLe courant crespelé de l’eau.

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

III

Aux jours d’été, quand il fait beau,Tous les enfants nus du rivageVont piquant des têtes dans l’eau,Croyant l’attraper à la nage.Lançant ses lazzis aux pêcheurs,Des mots doux à la lavandière,Elle vogue splendide et fièreParmi les têtes des nageurs.

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

IV

Dans les vives rougeurs du soir,Lorsqu’elle passe triomphante,On voit se doubler, au miroirDe la rivière éblouissante,L’azur de son grand pavillon,Ses rameurs en rouge chemise,Avec leurs cheveux dans la brise,Bras nus, courbés sur l’aviron,

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.Yoliers, francs lurons,Appuyons sur les avirons,Pour dépasser cette hirondelleQui fuit là-bas à tire d’aile.

Les yoliers

I

Les yoliers sont des garçonsTous en pleine force de l’âge ;Pour haler sur les avironsAyant bras forts et grand courage.Ils sont de plus joyeux et francs,Et vont comme le vent les pousse,Faisant, de l’index et du pouce,Sauter les pièces de cinq francs.

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

II

Quand Vesper à l’occident luit,Que tout le firmament s’allume,On rallie, en menant grand bruit,Le cabaret connu qui fume…De la cuisine tout en feuSouffle un petit vent de friture,De soupe aux choux, de bœuf nature,Et de matelote au vin bleu.

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

III

Une ardente altérationFait tout le brillant équipageAvec précipitationSauter en chantant sur la plage.Le vin coule, on casse les pots,On fait un vacarme effroyable,Les buveurs glissent sous la table,Et tout rentre dans le repos.

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

Épilogue

I

Jouteurs, qui voulez dépasserCe fantastique diable à quatre,Sur le rivage il faut laisserToute espérance de la battre.Elle en a tant vaincu sur l’eau,Entre Paris et la Bretagne,Qu’avec tous les prix qu’elle gagneOn fréterait un grand vaisseau,

Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.

II

Son capitaine Chante-Clair,Musicien de sa nature,Et qu’on croirait un loup de mer,N’est qu’un yolier d’aventure,Qui s’engage, quand on voudra,A passer la mer Atlantique,Pour remonter en AmériqueLe grand saut du Niagara.Elle file ! elle vole,Ma blanche et longue yole.Yoliers, francs Jurons,Appuyons sur les avirons,Pour dépasser cette hirondelleQui fuit là-bas à tire d’aile.

132 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources