Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Chanteclair
1853
I
L’éperon haut, portant sa crêteComme un bonnet de liberté,Chanteclair va dressant la tête,Marquant le pas, ferme planté.Ses pattes vont en ligne droite,Sous un croissant or et argent ;La queue en faucille miroiteD’un reflet noir et vert changeant.
II
Travailleur, luisant et superbe,Il faut le voir, hiver, été,Sur le fumier, la neige, l’herbe,Grattant avec activité.Toute la gent à crête rouge,En coquetant, le suit de près,Tout cela mange, cela bouge,Mais lui ne mangera qu’après.
III
Dans un petit cercle écarlate,Le voilà, clignant au soleil !Sablé d’or fin, tout l’ail éclateDes feux de l’Orient vermeil.Lors, sur ses ergots il se hisse,Le col gonflé vient en avant,Tout le plumage se hérisse,Son chant cuivré perce le vent.
Chanteclair, es-tu la prièreDes monts, des cités et du val,Plainte éternelle de la terre,Criant au ciel : Mon Dieu ! délivre-nous du Mal ?
IV
La chanson part, éclate et vibreComme un appel à l’hallali,Ou le cri d’un poëte libreQue l’argent n’a point avili,Qui, louant la chose bien faite,Flétrissant ce qui doit finir,Se fait le sonore interprèteDes volontés de l’avenir.
V
Tous les Chanteclair lui répondentComme s’ils s’entendaient entre eux ;Les chants s’éloignent, se confondent,En montant de la terre aux cieux.Toute la rive orientaleS’empourpre de vives rougeurs,Et l’alouette matinaleMonte, en chantant, des blés en fleurs.
Chanteclair, es-tu la prièreDes monts, des cités et du val,Plainte éternelle de la terre,Criant au ciel : Mon Dieu ! délivre-nous du Mal ?
VI
Tout aussitôt, dans la clairière,Voici paraître une lueurA la vitre de la chaumière !…C’est l’étoile du travailleur.Les autres étoiles pâlissent ;Le hibou, dans sa vieille tour,Rentre effaré ; les bœufs mugissentL’œil tourné vers le point du jour.
VII
Le pauvre a repris sa besace,Et dans les brumes du matinLentement sa forme s’efface ;La forge luit dans le lointain…Les longs troupeaux quittent l’étable,Les pâtres frileux leurs chenils,Les ventrus sont encore à table ;Ouvriers, prenez vos outils.
Chanteclair, es-tu la prièreDes monts, des cités et du val,Plainte éternelle de la terre,Criant au ciel : Mon Dieu ! délivre-nous du Mal ?
Chant
Chanteclair, c’est la vigilance,Le courage, l’activité,L’amour, la vie et la semence,L’éternelle fécondité !
I
Quand il battit l’aigle dans Rome,Chanteclair s’appelait Gallus,Et luisait, planté sur la pommeDes étendards du vieux Brennus.Comme emblème du vrai courage,Toujours les Gaulois l’ont aimé ;L’aspect seul de sa claire imageSouffle l’audace à l’homme armé.
II
Au fort de l’ardente fournaise,Quand tout tremble, le sol et l’air,Dans le vent de la MarseillaiseOn entend chanter Chanteclair !Et sous la mitraille enflammée,En avant quand il faut marcher,On l’aperçoit dans la fuméeComme un souvenir du clocher.
III
Lorsque, renié par saint Pierre,L’homme-Dieu, pour l’humanité,Allait mourir sur le Calvaire,Trois fois Chanteclair a chanté !Et sur toute la terre ronde,Tant que les épis mûriront,A la délivrance du mondeTous les Chanteclair chanteront.
Épilogue
I
Quel est sur ce roc, à la crête,Ce mélancolique assassin ?Ivre du sang de quelque bête,Et couvant un sombre dessein,Couronne au front, glaive à la serre,Aile étendue, vil de côté,Il tient en zigzag un tonnerrePour foudroyer la liberté.
II
Avant que sa foudre n’éclate,Qu’on m’apporte un grand écusson :Je veux à la muse écarlateCiseler dans l’or un blason,Où je graverai pour emblèmeUn rouge coq sur champ d’azur,Sans tonnerre, sans diadème,Tenant au bec un épi mûr.
Chanteclair, c’est la vigilance,Le courage, l’activité,L’amour, la vie et la semence,L’éternelle fécondité !
116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources