Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Le pauvre
Besace au dos, bâton en main,A petits pas, par la traverse,Le pauvre va cherchant son pain,Sous le froid, le chaud ou l’averse…Sur le gazon, près du ruisseau,Il mange et boit, dort à l’étable,Son repas pris, il voit l’oiseauS’abattre aux restes de sa table.
Chœur
Sans cesse on le voit revenirDans les campagnes qu’il fréquente,Et d’une voix lente,Pour mieux attendrir,Quand il souffre, il chante.
Tous les dimanches, le matin,Non loin du porche de l’église,Il se plante sur le cheminComme un vieux saint de pierre grise ;Les mains jointes, à deux genoux,On le voit, front haut, tête nue,Implorer la pitié de tous,Faisant des yeux blancs à la nue.
La messe dite, il fait son tourA chaque porte du village…Pour quêter le repas du jour.On lui donne, selon l’usage,Du grain, des liards, du pain, des noix,Souvent même, sans qu’il demande,Et par un grand signe de croixIl remercie à chaque offrande.
Mais voici que d’un pied discretIl s’avance sous sa besace…Flairant l’odeur du cabaret,Sans oser regarder en face.S’excitant à ses vêtements,De chiens une troupe importuneLe poursuit de ses aboîments,Hurlant à lui comme à la lune !…
« Allons, mon pauvre, un coup de vin ;Bois avec nous, mange et prends place,Sans t’occuper sur ton cheminDu chien que ta misère agace ;Dans son langage il te préditQu’il faut à tous du pain dans l’arche,Du linge blanc, un bon habit ;Prends ton bâton, espère et marche. »
Le voyez-vous, là-bas, marchantComme une grande ombre qui passeDedans les splendeurs du couchant ?…Pauvre et soleil sont face à face !L’un va chercher son lit dans l’eau,Et l’autre à l’étable voisine,Dans les senteurs du foin nouveau,Près d’une vache qui rumine.
Aux champs, le pauvre est presque heureux,S’est dit souvent plus d’un poëte,En se couchant le ventre creux,Les pieds froids, du feu dans la tête…La pitié le tient par la main,Faisant sa besace plus lourde ;Il a le grand air et le pain,Quelquefois du vin dans sa gourde.
Chœur
Sans cesse on le voit revenirDans les campagnes qu’il fréquente,Et d’une voix lente,Pour mieux attendrir,Quand il souffre, il chante.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources