Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Conte a bord
Écoutez, et silence à bord !Oui, vrai Dieu ! c’est le conte étrangeDu grand trois-mâts le Michel-Ange,Perdu corps et biens loin du port.
I
C’était le trois-mâts le plus braveQui fût sorti de Saint-Malo :Fin de l’étambot à l’étrave,Haut de mâture et ras sur l’eau ;Comme un pirate à mine fière,Vuidé de poupe, hardi d’avant,Long de vergues, mâts en arrière,Pouvant refouler mer et vent.
II
Enfants, la chose est rude à croire,Ses voiles étaient en satin,Ses mâts d’argent, son pont d’ivoire :Le tout passementé d’or fin.Si que… l’éclat de l’entourage,Sous le soleil, soir et matin,Le faisait beau comme un nuageDedans les pourpres du lointain.
III
De blanches filles demi-nues,Ceinture au vent, dos renversés,De cheveux toutes répandues,Frappaient les ponts, bras enlacés.Mousses joufflus, aux blanches ailes,Servaient les voiles et les mâts,Allant comme des hirondelles…Les matelots buvaient en bas !
IV
Sous le ciel bleu, sous les étoiles,Où donc allait ce fin vaisseau,Suivi de l’ombre de ses voilesEffleurant les courbes de l’eau ?Brassé carré, vent à l’arrière,Plein de chansons et de bon vin,Il filait tout droit sur Cythère,Sans trop connaître le chemin.
V
Or, une nuit, de la grand’hune,A l’heure jaune où l’horizonDoucement avalait la lunePar deux nuages de coton,Dans un dernier rayon de cuivre,On vit paraître un vaisseau blanc,Qui chancelait comme un homme ivre…Un cri perçant brisa son flanc.
VI
La voix se prit à nous poursuivreEn ricanant. Le diable est noir !La lune est morte : il faut la suivre…SCHIP HAIYE ! ! ! ouvre l’œil au bossoir !Bientôt aux cris de terre ! terre !Tout s’ébranla d’un rude choc,Et le fin voyage à CythèreS’arrêta tout court sur un roc !
VII
Au creux des lames tournoyantesOn vit tourner voiles et mâts,Marins et filles ruisselantes,Les uns nageant, les autres pas…Grâce au secret d’une prièreQui fait qu’on peut marcher sur l’eau,Ni plus ni moins qu’un vrai saint Pierre,J’ai pu rattraper Saint-Malo.
VIII
Un soir, j’arrive à ma chaumière :J’ouvre, je vois cerclant le feu,Sous la quenouille de leur mère,Trois beaux enfants qui priaient Dieu…Ma femme a dit : « Dessus les ondes,Pauvre exilé, quand tu voguais,Pour nourrir ces trois têtes blondes,Que de quenouilles je filais ! »
IX
On peut dire : La terre est ronde,Quand on a fait sur un vaisseau,Trois fois, sept fois, le tour du monde,Toujours entre le ciel et l’eau :Mais si l’épouse devient mèreQuand le mari va sur les flots,Croyez-vous qu’il soit vraiment père ?Répondez-moi, francs matelots.
Écoutez, et silence à bord !…Ici finit le conte étrangeDu grand trois-mâts le Michel-Ange,Perdu corps et biens loin du port.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources