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Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

L’étang

SYMPHONIE NIVERNAISE

Gustave Mathieu· 594 vers

Selon le ciel et la saison,L’étang module une chanson,Facile à comprendre,Quand on va par un doux matinDans le serpolet et le thymS’asseoir ou s’étendre…C’est là qu’on peut s’en inspirerEt fraîchement la respirer,La voir et l’entendre.

Chœur

C’est la chanson des calmes eaux,Des joncs mouvants, des clairs feuillages,Du vent pleurant dans les roseaux,De la brume et des gais ramages.

L’étang

I

Reflétant toutes les couleurs,L’étang sous l’herbe et sous les fleursApparaît splendide,Entouré d’éclatants bouleaux,De saules plongeant leurs rameauxAu miroir limpideDe l’eau, qui du plus loin paraitSi vive à l’œil, qu’on la prendraitPour argent liquide.

Il fait bon par un petit ventVoir ce calme étang qui s’iriseA l’heure où le soleil levantBoit à longs traits la brume grise.

Quand il se dégage des fleurs,Des joncs, de l’herbe et des feuillages,On voit passer dans ses lueursOiseaux, poissons et doux nuages.

II

Le milan plane sur ses eauxFouillant de l’œil les longs roseauxOù le serpent nage…Le crapaud fait celui qui dort,Guettant la mouche sur le bord,Qu’il happe au passage…D’ail et de corne menaçants,Des taureaux roux sont là paissantsDans le marécage.

III

On voit ces superbes taureauxSur le midi, dans les roseaux,Battre de leur queue,Battre toujours et battre encorLe taon piquant, la mouche d’or,Et la mouche bleue.Quand ils mugissent sur l’étang,L’alentour tremble, on les entendMugir d’une lieue.

Chœur

Aspirant des éloignementsLes génisses qu’ils ont senties,Ils tirent ces mugissementsDe leurs génitales parties.Libres au marécage, épointant les roseaux,A vos lointains désirs mugissez, fiers taureaux !…Mais voilà tout à coup qu’ils s’arrêtent de paître,Se tournant au soleil, qui va bientôt paraître.

Il fait bon par un petit ventVoir ce calme étang qui s’iriseA l’heure où le soleil levantBoit à longs traits la brume grise.

Stella Matutina

Cependant que l’eau, les buissonsS’animent des tièdes frissonsD’une brise égale,Et qu’au ciel rose et lumineux,De doux nuages floconneux,Dentelés d’opale,Vont lentement moirant l’azurOù navigue le croissant purDe la lune pâle,

Voici qu’à l’horizon lointain,Brillant à travers la clairière,La pâle étoile du matinVient de s’éteindre la dernière.

Là bas ! s’élançant des grandes moissons,L’alouette active a percé la nuePar-delà l’azur à perte de vue,Modulant, roulant ses longues chansonsPar-delà l’azur à perte de vue.

Lever du soleil

Le soleil, de pourpre et de feuxCouronnant là-bas les monts bleus,Criblant les ramures,S’avance rouge et radieux.Ses rayons d’or rayant les cieux,L’onde et les verdures,Faisant en jets éblouissantsJaillir des grands bois frémissantsParfums et murmures.

Partout la rosée, aux feux du levant,Par ses gouttes d’or et ses gouttelettesScintille et reluit, dans l’éclat mouvantDes petits gazons, des fleurs, des fleurettes.Et toujours planant dessus les moissons,La vive alouette a percé la nue,Modulant, roulant ses longues chansons,Par-delà l’azur à perte de vue.

Libres au marécage, épointant les roseaux,De lumière inondés, mugissez, fiers taureaux ;Et vous, frais rossignols, chantez sans paix ni trêve,Célébrez tous en chœur ce soleil qui se lève.

Dans ce concert divin de sons et de couleurs,De parfums enivrants, tout d’amour et de joie,Vieux pommier rose et blanc, dont le branchage ploieSous le faix parfumé de ces touffes de fleurs,Chante avec eux aussi ce soleil qui se lèveAu chant du rossignol chantant sans paix ni trêve,Aux longs mugissements de ces libres taureaux,Jusqu’au fanon dans l’herbe, épointant les roseaux.

Allant, venant d’aile légère,Les hirondelles, par milliers,Vont rasant les petits sentiers,Les eaux, les prés et la bruyère.

Il fait bon, par un petit vent,Voir le calme étang qui s’irise,A l’heure où le soleil levantBoit à longs traits la brume grise.

Quand l’eau se dégage des fleurs,Des joncs, de l’herbe et des feuillages,On voit passer, dans ses lueurs,Oiseaux, poissons et doux nuages.

Mai

I

Pâquerettes, myosotis,Aubépins et genêts fleuris,Le thym et la mentheEntourent ce vivant tapisAux nénuphars épanouis,Dessus l’eau dormante,Dardant ses petits chalumeaux,Ses joncs pointus, ses longs roseaux,Où la brise chante.

II

Soir et matin, quand il fait beau,La sarcelle, la poule d’eau,Le canard sauvage,Ailes en l’air et s’ébattant,.Vont promenant sur le mitanLeur beau clair plumage,Cependant que la nuit, le jour,Les grenouilles de l’alentourMènent grand tapage.

Mais ces grenouilles croassant,Qui sont là toujours aux écoutes,Sur les talus, sur le mitan,Au moindre bruit se taisent toutes.

Chœur

Quand l’eau se dégage des fleurs,Des joncs, de l’herbe et des feuillages,On voit passer dans ses lueursOiseaux, poissons et doux nuages.

Vive le temps du renouveau,Où tout renaît dans la nature :Oiseaux aux bois, poissons dans l’eauEt fleurettes dans la verdure !

III

Le renouveau boit les brouillards,Épanouit les nénuphars,Les chants, les ramages,Et tire du fond des forêts,Des roseaux, des prés, des guérets,Ces rumeurs sauvagesDe chevaux soudain hennissant,Tauraux longuement mugissantDu fond des pacages.

IV

Aux alentours des bois, des champs,Les couleurs, les parfums, les chantsEntre eux se confondent.La menthe mêle ses senteursAu doux chant des roseaux trembleurs,Où les cannes pondent ;Aux cris stridents des martinets,A la voix des rossignoletsLes coucous répondent.

Vive le temps du renouveau,Où tout renaît dans la nature :Oiseaux sous bois, poissons dans l’eauEt fleurettes dans la verdure !

Chanson des pâturages

Tout là-haut ! là-haut ! le ramier roucoule ;On voit dedans l’eau les bouleaux tremblants,Et les genets d’or, et le ciel qui roule,Les joncs et les fleurs, les aubépins blancs.Tout là-haut ! là-haut ! le ramier roucoule.

I

Bouvreuils, pinsons, chardonnerets,Linots, rossignolets, fauvettesAux vives couleurs des fleurettesMêlent leurs chants, et des guéretsPar instants la caille rappelle ;Sur l’eau, la vive demoiselleVient et revient ; sans s’arrêter,Le coucou se prend à chanter.

Tout là-haut ! là-haut ! le ramier roucoule ;On voit dedans l’eau les bouleaux tremblants,Et les genêts d’or, et le ciel qui roule,Les joncs et les fleurs, les aubépins blancs.Tout là-haut ! là-haut ! le ramier roucoule.

II

Oh ! qu’il est doux de s’arrêterPour la caresser sous l’ombrage,Cette chanson du pâturage,Qui vous contraint de l’écouter ;Cependant que la tiède brise,Crespelant l’onde qui s’irise,Vous apporte en pleine saisonSes bons parfums de fenaison !

Et là-haut ! là-haut ! le ramier roucoule ;On voit dedans l’eau les bouleaux tremblants,Et les genêts d’or, et le ciel qui roule,Les joncs et les fleurs, les aubépins blancs.Tout là-haut ! là-haut ! le ramier roucoule.

III

Du rossignol le chant si beauVibre à peine sous la clairière ;Le coucou commence à se taire :Il est passé le renouveau.Las ! mai n’est plus et juin s’achève ;Salut, printemps ! adieu, beau rêve !Les blés sont grands ! Sur la hauteurDéjà la vigne a passé fleur.

Tout là-haut ! là-haut ! le ramier roucoule ;On voit dedans l’eau les bouleaux tremblants,Les joncs et les fleurs, et le ciel qui roule ;Plus de genêts d’or, plus d’aubépins blancs ;Mais là-haut encor le ramier roucoule.

Du rossignol le chant si beauNe vibre plus sous la clairière ;Le coucou va tantôt se taire :Il est passé le renouveau.Las ! mai n’est plus et juin s’achève.Salut, printemps ! adieu, beau rêve !Redescends le chemin vermeilDes jours plus courts ; adieu, soleil !

Juillet

I

Les hirondelles, par milliers,Allant, venant, d’aile légèreVont rasant les petits sentiers,Les eaux, les blés et la bruyère.

Partout s’élançant des hautes moissons,L’alouette active a percé la nue,Modulant, roulant ses longues chansonsPar-delà l’azur, à perte de vue.

II

De fleurs, d’insectes radieux,Blancs papillons, papillons bleus,Tout l’étang rayonne,Et sur ce qui pousse et fleurit,Ce monde voltige et reluit,Pépite ou bourdonne ;Mais tout ce fracas, qui renaîtPlus vif quand le soleil parait,Cesse quand il tonne.

III

Là, c’est à qui se mangera,A qui plus vite subiraLa loi d’harmonie.Le plus faible, acceptant son sort,Se précipite dans la mort,Comme avec l’envieDe s’épurer par changement,Dans cet éternel mouvement.De mort et de vie.

IV

Puis, c’est à qui mieux s’aimera,A qui mieux mieux s’esquivera,Et tout cela grouille :Soleil pour tous, chacun pour soi.Tout animal, suivant sa loi,Vit et se débrouille ;Le milan mange le serpent,Le serpent, nageant ou rampant,Mange la grenouille.

Et là cependant, nuit et jour,Un immense concert d’amourMonte des eaux et du feuillage,Réjouissant tout l’entourage.

V

De fleurs, d’insectes radieux,Blancs papillons, papillons bleus,Tout l’étang rayonne,Et sur ce qui pousse et fleuritCe monde voltige et reluit,Croasse ou bourdonne ;Mais tout ce fracas, qui renaîtPlus vif quand le soleil parait,Cesse quand il tonne.

Avant l’orage

Déroulant sur l’azur leurs masses enivréesDe tons rouges et gris et de teintes cuivrées,Les nuages plus noirs s’avancent lentement,De tous les coins du ciel couvrant le firmament ;Prêts à s’entre-choquer, voilà qu’ils se rapprochent,Et de leurs profondeurs de prompts éclairs décochentA l’horizon sanglant leurs longs zigzags de feu,Levant la tête en l’air, plus le moindre coin bleu.Dans l’air embrasé les fleurs se flétrissent,Et sur leurs rameaux les feuilles languissent ;Tous les animaux vont filant sous bois,Où des geais criards on entend les voix.

Du fond des marais les taureaux mugissent,Aux prés s’effarant les chevaux hennissent ;Faneuses, faucheurs, accourant de loin,Viennent se blottir aux meules de foin.L’hirondelle perdue au-delà du nuageVa retremper son aile aux fraîcheurs de l’orage ;Plus d’insectes ailés voltigeant sur l’étang,Le sol sec s’entre-bâille et la nature attend ;Du soleil disparu, le lézard qui s’ennuieS’est blotti dans son trou ; mais, appelant la pluie,Les canards assemblés, se répondant de loin,Vont troublant les roseaux de leur joyeux couin-couin ! !

Pendant l’orage

La pluie un instant tombe en larges gouttes,Faisant crépiter d’aise et de plaisirLes feuilles, les fleurs, qui frémissent toutesSous les frais baisers d’un petit zéphyr.Dans l’air plus étouffant, sous le ciel qui s’embrouilleEt gronde sourdement, le cri-cri, la grenouilleSur le mitan des eaux, sur les petits talus,Prudemment abrités déjà ne chantent plus.Les geais et les coucous finissent par se taire ;Mais un âne soudain vient de se prendre à braire,Et par tout l’horizon, avalant les éclairs,Des roulements lointains font retentir les airs,

Et la pluie encor tombe à larges gouttes,Faisant crépiter d’aise et de plaisirLes feuilles, les fleurs, qui frémissent toutesSous les frais baisers d’un petit zéphyr…

Du fond du marais les taureaux mugissent,Aux prés s’effarant, les chevaux hennissent ;Faneuses, faucheurs, accourant de loin,Viennent se blottir aux meules de foin.

Traçant des zigzags, l’éclair écarlateSuccède à l’éclair ; tout le ciel éclate,Et voilà qu’il crève et se fond en eau,Faisant un torrent de chaque ruisseau.

Cla ! cla ! cla ! cla ! cla ! l’éclair écarlateSuccède à l’éclair ; tout le ciel éclate ;Aux feux successifs de ces prompts éclairsLes troncs des bouleaux paraissent plus clairs.

Du fond des marais les taureaux mugissent ;Aux prés s’effarant, les chevaux hennissent.Tout le ciel crevant se fond de nouveau,Faisant un torrent de chaque ruisseau.

Traçant des zigzags, l’éclair écarlateSuccède l’éclair ; tout le ciel éclate,La pluie aussitôt s’arrête… et soudainOn entend le chant d’un pâtre au lointain.Et ce chant, rhythmé d’une voix plaintive,D’échos en échos tout frais vous arrive.

Après l’orage

Puis le noir s’en va, l’azur reparaît ;Sur l’immense étang la chanson renaît.

Lançant des feux de pierreries,Martin-pêcheur, au vol ardent,En rasant les ondes fleuriesA jeté son ki-ki strident.

Plus loin, c’est un merle qui passe ;A peine a-t-on le temps de voir,Tant vite il a coupé l’espace,Son bec d’or, son plumage noir.

De tous les côtés, la prompte hirondelleDans l’air et sur l’eau passe à tire d’aile ;Déjà s’élançant de l’or des moissons,L’alouette active a percé la nue,Modulant, roulant ses longues chansons,Par-delà l’orage, à perte de vue,Modulant, roulant ses longues chansons.

Et la pluie a mis, par ses gouttelettes,Aux rameaux mouillés, comme des aigrettes,Endiamantant d’un reflet vermeilToute la feuillée aux feux du soleil,Qui, plus chaud encor pour régner en maître,Ruisselant partout, vient de reparaître,Faisant dans l’air frais, et le ciel plus pur,De ses vifs rayons pétiller l’azur,Et de tous côtés, la prompte hirondelleDans l’air et sur l’eau passe à tire d’aile.

Reprenant doucement vos limpides couleurs,Rentrez dedans vos lits, petits ruisseaux rageurs,Et du sol altéré sur vos tiges flétries,O fleurs ! redressez-vous dans l’herbe des prairies ;Petits vents crespelant la surface des eaux,Buvez, chantez en chœur à travers les roseaux.

Bois aussi, grand soleil, largement, sans vergogne,Bois par tous tes rayons, inextinguible ivrogne,Sur les talus mouillés, dans les joncs, sur les fleurs,Dans la feuillée où sont tous les oiseaux chanteurs ;Et secouez pour lui vos cimes arrosées,Chênes, vieux recéleurs de pluie et de rosées.De vos lugubres trous sortez, petits lézards,Chantez, rossignolets, et taisez-vous, canards ;Vos couins-couins éternels, appelant les nuages,Semblent nous préparer quelques nouveaux orages.

Mais, voici que là-bas la foudre a fracasséCet orme au front superbe, au tronc tout crevassé ;Un faucheur s’abritant sous sa vaste ramureEst tombé foudroyé, le front dans la verdure,Près de sa faux qui luit ; dans l’arbre, à plein gosierUne fauvette chante à vous émerveiller.

Par la foudre roidi, sur l’herbe encore humide,Il dort à tout jamais ce faucheur intrépide,Et sa femme, peut-être, au village prochain,D’enfants blonds entourée, attend son gagne-pain !Le Dieu grand, qui, dit-on, dirige le tonnerre,Pour rien, par pur caprice, a foudroyé ce père ! ! !

Mais, rentrés dans leur lit, les ruisselets rageursOnt repris tout à coup leurs limpides couleurs ;La terre a bu son soul, et les fleurs rafraîchiesOnt redressé le front dans l’herbe des prairies.

Salut, derniers beaux jours d’été ;Juillet n’est plus, août s’achève ;Vous avez passé comme un rêveDe parfums, de couleurs et de sonorité.

Voici venir la grave AutomneA califourchon sur sa tonne ;Dans les rayons et sous l’azur,Par les rameaux, par le fruit mûr,Toute la nature s’aviveD’or, de carmin, de pourpre vive.

Et toujours le soleil qui fuitVers le Sud, en fuyant, décocheSes rayons d’un arc plus réduit :C’est que déjà l’hiver approche.

Sèves, arrêtez-vous ! neiges des longs hivers,Gardez de l’âcre froid les seigles, les blés verts,Et des bords du vallon jusqu’à l’âpre collineRéchauffez les vieux ceps sous vos manteaux d’hermine.

I

Tout l’étang se trouble et grossit,Le vert s’en va, tout se flétrit,Les feuilles rougissent ;Sur le mitan, sur les talus,Les grenouilles ne chantent plus,Les roseaux jaunissent.Puis tout blanchit, tout semble mort,Sous le souffle glacé du NordLes eaux se durcissent.

II

A l’heure où le soleil descend,Son rouge éclat va rougissantRameaux, givre et glace.On voit passer de toutes partsDe longs triangles de canardsTirant dans l’espace.Sur les bords de l’étang désert,Le loup rôdeur hurle, et dans l’airLe corbeau croasse.

Épilogue

La légende de l’étang

Un jour, pour courir à l’étang,Un jeune enfant choisit l’instantOù dormait sa mère,S’esquiva de son petit litComme un criminel, et sans bruit,D’une main légère,Ouvrit la porte et, mi-vêtu,Descendit d’un pied suspenduL’escalier de pierre.

Et le voilà dès le matin,Sans avoir souci de sa mère,Bondissant comme un petit daim,A travers les fleurs du parterre.Trouva la porte du jardin,Sur les champs et le bleu lointain,Toute grande ouverte,Et le voilà courant les nids,Les papillons, les lézards gris,La grenouille verte.Enfants, vous allez voir commentCe mauvais petit garnementCourait à sa perte.

Petits enfants, n’approchez pas,Quand vous courez par la vallée,Du grand étang qui luit là-basDans le brouillard, sous la feuillée,

L’enfant, négligeant les sentiers,Nu-bras, nu-tête et sans souliers,Foulant l’herbe humide,Sous les rayons et les lueurs,A travers abeilles et fleurs,Tout seul et sans guide,Soulevant sous ses petits piedsDe beaux insectes par milliers,S’en allait rapide.

La bergeronnette

I

Il vit un oiseau voletant,Hochant la queue et becquetantMouches sur l’herbette ;Un bel oiseau gris argenté,De petits points blancs moucheté,Brun de collerette…Ce bel oiseau qui voletaitEn faisant quit, quit, quit, c’étaitLa bergeronnette.

Comme lavandière, sa sœur,Qui vole autour des lessivières,Bergeronnette n’a pas peurDes blancs moutons et des bergères.

II

L’enfant suivit par les chemins,Du creux de ses petites mains,La bergeronnette.Bergeronnette voletant,Sur elle-même viretantToute guillerette,S’abattit sur un grand troupeauQue gardait au pied d’un bouleauUne bergerette.

Comme lavandière, sa sœur,Qui vole autour des lessivières,Bergeronnette n’a pas peurDes blancs moutons et des bergères.

III

Debout sous le bouleau tremblant,En jupon rouge, en calot blanc,La blonde bergèreSe tenait droite à son fuseau,Parmi les fleurs du bord de l’eau,Pieds dans la bruyère…Bouleau, moutons, bergère et fleursSe mirant aux douces lueursD’une mare claire.

IV

Le petit gars, toujours allant,Poursuit par le troupeau bêlantLa bergeronnette.Bergeronnette voletant,Faisant quit, quit, quit, en partant,Sans être inquiète,De vol en vol au bord de l’eau,Se posa sous le frais bouleau,Près la bergerette.

Comme lavandière, sa sœur,Qui vole autour des lessivières,Bergeronnette n’a pas peurDes blancs moutons et des bergères.

V

Main mi-fermée, à pas de loup,L’enfant s’approche et pour le coupCroit qu’il va la prendre.La bergère, en riant, lui dit :Je sais un moyen, mon petit,Que je veux t’apprendre :C’est de mettre aux oiseaux du cielDroit sur la queue un grain de sel,Pour mieux les surprendre.

VI

Le tout petit lors s’arrêta,Des deux pieds s’impatienta,Pourpre de colère.Bergeronnette au même instantVola du côté de l’étang,Loin de la bergère,Qui, voyant l’enfant s’emporter,Se prit de loin à lui chanterComme eût fait sa mère :

Petits enfants, n’approchez pas,Quand vous courez par la vallée,Du grand étang qui luit là-bas,Dans le brouillard, sous la feuillée !

L’enfant noyé

I

Écoutez ce qu’il arriva,De cet enfant qui s’esquivaDu toit de sa mère.Par ce beau jour, jour sans pareil,Tout de parfums et de soleil,De brise légère ! !Les doux rossignolets sous bois,Réjouissant à pleines voixLa nature entière…

II

Le nez en l’air, la joue en feu,L’enfant fuyait sous le ciel bleu ;Et par la prairieQuand il eut fait de papillonsEt de bleuets par les sillonsSa moisson fleurie ;Voilà qu’il arrive à l’étang,Le front mouillé, tout haletant,Face épanouie.

Petits enfants, n’approchez pas,Quand vous courez par la vallée,Du grand étang qui luit là-bas,Dans le brouillard, sous la feuillée !

III

La demoiselle aux ailes d’or,Allant, rasant, rasant encorL’onde frissonnante,Sur un beau nénuphar en fleurs,Fière de ses vives couleurs,Se fixa brillante.Pour la saisir l’enfant courut,Prit l’eau pour l’herbe, et disparutSous la fleur tremblante.

Petits enfants, n’approchez pas,Quand vous courez par la vallée,Du grand étang qui luit là-bas,Dans le brouillard, sous la feuillée !

IV

Quand vint le soir, sa mère en pleursCriait aux joncs, criait aux fleursSa douleur amère !La fleur en or lui répondit :Ne pleure plus ton tout petit,O ma bonne mère !…Car j’ai vu l’ange au front vermeilQui l’emportait dans le soleil,Bien loin de la terre,

Petits enfants, n’approchez pas,Quand vous courez par la vallée,Du grand étang qui luit là-bas,Dans le brouillard, sous la feuillée !

V

Depuis, enfants, quand vient minuit,Le feu follet danse et reluitSur les bouts de branche.Et l’on voit glisser sur les eaux,Sortant du sombre des roseaux,Une femme blanche.Elle vient conter ses douleursAux rameaux d’un vieux saule en pleurs,Qui sur l’eau se penche.

Petits enfants, n’approchez pas,Quand vous courez par la vallée,Du grand étang qui luit là-bas,Dans le brouillard, sous la feuillée !

594 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources