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Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

La chanson de Kérouzerai

SOUVENIR DE BRETAGNE

Gustave Mathieu· 215 vers

Prologue

De ma voix la plus attendrieJe veux chanter, je chanteraiLa chanson de Kérouzerai,Chanson de flots, de grève et de lande fleurie.

Simplement je la chanteraiA toutes les herbes marinesQui fertilisent les collinesEt les champs de Kérouzerai.La lande verte, aux grèves grises,Par ses fleurs d’or, la redira ;Les flots chanteurs, aux folles brises :Et la brise l’emportera.

De ma voix la plus attendrieJe veux chanter, je chanteraiLa chanson de Kérouzerai,Chanson de flots, de grève et de lande fleurie.

Le château de Kérouzerai

I

C’est la chanson d’un château fort,Haut crénelé ! dardant sa têteDedans la brise et la tempête,Le dos au sud, la face au nord,Est et ouest, étendant ses ailes,Sous le ciel gris superbe à voir,Avec ses tours et ses tourelles,D’où les hiboux sortent le soir.

Dans ce vieux château vide, où règne le silence,On se sent libre quand on penseA tous les blasons effacés,A tous les tyrans trépassés,Justiciers, rançonneurs et dresseurs de potence.

II

Nous sommes là plusieurs amisA regarder le temps qui passe,Les uns pêchant, quand l’autre chasse,Le soir, à table réunis…Tandis qu’en la prochaine égliseGît le dernier Kérouzerai,Imagé sur sa tombe grise,Couché dessous, scellé, muré.

III

Kérouzerai, dit-on, jadisEn frappant d’estoc et de taille,Sortit vainqueur d’une batailleQui chassa l’Anglais de Paris.Mais on ne dit pas dans l’histoireDe ce pendeur de braconniers,Que ses vassaux payaient sa gloireAvec leur sang et leurs deniers.

Dans ce vieux château vide, où règne le silence,On se sent libre quand on penseA tous les blasons effacés,A tous les tyrans trépassés,Justiciers, rançonneurs et dresseurs de potence.

IV

Quand survient l’arrière-saison,Dans les rafales déchaînées,On entend par les cheminéesLe vent, la mer et le canon.Sous les portes, sous les fenêtres,Avec la bête sous l’auvent,L’âme en peine des anciens maîtresPleure et sanglote dans le vent.

Dans ce vieux château vide, où règne le silence,On se sent libre quand on penseA tous les blasons effacés,A tous les tyrans trépassés,Justiciers, rançonneurs et dresseurs de potence.

V

Les murs ont dix pieds d’épaisseur ;La nuit on entend dans les sallesDes bruits d’armures sur les dalles.Tout à coup, dans une lueur,On voit un homme qui s’avanceSur l’échafaud tendu de noir ;Un autre pend à la potence :On voit tout cela sans rien voir,

VI

Hier, rentrant du cabaret,Où j’avais bu tout le dimanche,J’ai cru voir une femme blancheDans les flammes du vin clairet.C’est elle, dit-on, qui protègeEt reconduit à leur logis,Par le vent, la pluie ou la neige,Les poètes et les gens gris.

Dans ce vieux château vide, où règne le silence,On se sent libre quand on penseA tous les blasons effacés,A tous les tyrans trépassés,Justiciers, rançonneurs et dresseurs de potence.

VII

J’aperçois une autre lueur ;Voici l’aube ! Une chanson pure,Plus douce que l’eau qui murmure,Monte limpide en sa fraîcheur ;C’est Olive la jardinière,Et son refrain de bon aloi,Vrai souvenir de la bruyère,Et je l’écoute malgré moi.

Dans ce vieux château vide, où règne le silence,On se sent libre quand on penseA tous les blasons effacés,A tous les tyrans trépassés,Justiciers, rançonneurs et dresseurs de potence.

VIII

Vieille ruine du passé,Dans les flots de ta solitude,Le poète en sa quiétudeAime à tremper son cœur lassé.En chantant, le présent lui verseLa haine du mal à plein bord ;L’avenir doucement le berce,L’espoir lui rit, le vent l’endort.

IX

Laboureurs, creusez vos sillons ;Chasseur, suis ton lièvre à la trace,Loin de la justice haute et basseDes ducs, comtes et hauts barons ;Les rois de ce vieux nid de pierreOnt chassé l’aigle et le vautour,Le peuple, au jour de sa colère,Chasse les rois ; chacun son tour.Dans ce vieux château vide, où règne le silence,On se sent libre quand on penseA tous les blasons effacés,A tous les tyrans trépassés,Justiciers, rançonneurs et dresseurs de potence.

L’alentour de Kérouzerai

I

Laissons les rêves de côté,Les chevaliers, les châtelaines,Les pendus et les bruits de chaînes ;Rentrons dans la réalité.Au lieu de vous faire apparaîtreLes vieilles choses d’autrefois,Ouvrons franchement la fenêtreEt décrivons ce que je vois :

De ma voix la plus attendrieJe veux chanter, je chanteraiL’alentour de Kérouzerai,Chanson de flots, de grève et de lande fleurie.

II

Par la fenêtre on voit la mer,A l’horizon la voile penche,La mer est verte, ou bleue, ou blanche,Selon le ciel plus ou moins clair.Avec ses goëlands dans la brise,De cap en cap formant un arc,La grève est là, le flot s’y briseSur les rocs noirs, près d’un grand parc.

III

Le ciel est rouge, il ventera ;Voici le flot, le vent se lève ;Les vaches montent de la grève,Le reflux les ramènera…Traînant le goëmon sur la dune,Bêtes et gens, tout est en l’air :C’est aujourd’hui la pleine lune,Et nous aurons la grande mer.

IV

Dans les longs filets dégorgeantsParmi l’herbe et les coquillages,On voit sur le sable des plagesFrétiller les poissons changeants.Les grandes barques échouéesRegardent le soleil levant ;Les petites vont renflouées,Cap au large et serrant le vent.

De ma voix la plus attendrieJe veux chanter, je chanteraiL’alentour de Kérouzerai,Chanson de flots, de grève et de lande fleurie.

V

Déjà les beaux jours sont finis,Voilà novembre qui s’avance,Je perds comme un peu l’espéranceEn regardant les bois jaunis.On entend les chansons lointainesDu pâtre assis sur le rocher ;Le vent se plaint dans les grands chênesOù les corbeaux viennent coucher.

De ma voix la plus attendrieJe veux chanter, je chanteraiL’alentour de Kérouzerai,Chanson de flots, de grève et de lande fleurie.

Adieu a Kérouzerai

I

Mais voici poindre au ciel bleu-noir,Du sein de la nue enflammée,Comme un regard de bien-aimée,La tremblante étoile du soir.Salut à vous, fraîches soirées,Rouge Occident, soleil éteint,Dernières lueurs empourpréesDe l’été de la Saint-Martin.

De ma voix la plus attendrieJe veux chanter, je chanteraiMes adieux à Kérouzerai,Chanson de flots, de grève et de lande fleurie.

II

La nuit se fait, l’air est plus froid :J’entends craquer la feuille morteQue le vent du nord-est emporte ;J’ai des frissons, un vague effroi.Voici la lune qui se lèveIlluminant toute la mer,La lande, la dune, la grève :On se rassure en voyant clair.

III

Ce matin, le givre aux buissonsS’accroche, et pend ; j’ai l’âme en peine :Comme les feuilles du vieux chêneLe givre glace les chansons.Prends ton manteau, muse frileuse,Je connais les chemins vermeilsDe l’hirondelle aventureuse :Allons chercher d’autres soleils.

De ma voix la plus attendrieJe veux chanter, je chanteraiMes adieux à Kérouzerai,Chanson de flots, de grève et de lande fleurie.

IV

Clochers dentelés du lointain,De Saint-Pol, Plougoulm, Sibirille,Phare de Batz, au bout de l’île,Allumé du soir au matin,LA CHANSON DE KÉROUZERAI.Et vous aussi, grèves sauvages,Attendez-moi, je reviendraiRêver encor sous les ombragesDu grand parc de Kerouzerai.

Chœur

De ma voix la plus attendrieC’est ainsi que je finiraiLa chanson de Kérouzerai,Chanson de flots, de grève et de lande fleurie.

215 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources