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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

Novembre

Gustave Mathieu· 74 vers

Prologue

I

Tirant au-dessus des nuages,Dans le froid bleu du firmament,Cigognes et canards sauvagesPassent triangulairement.C’est que déjà l’hiver approche ;Chaque jour, le soleil qui fuitVers le sud, en fuyant, décocheSes rayons d’un arc plus réduit.

O douce et clémente Nature !Par le froid noir, par le froid bleu,Ne laisse pas sous la toitureLa couchette sans couverture,L’arche sans pain, l’âtre sans feu !

II

Cailles et grives sont parties ! !Par bataillons les étourneauxTourbillonnent sur les prairies,Sur les blés verts, noirs de corbeaux.Les premières blanches geléesArgentent les prés, les guérets,Où vont s’abattre par voléesLes linots, les chardonnerets.

III

Au fond des forêts dégarnies,L’air a plus de sonorité ;Geais criards et bavardes piesY font plus grand bruit qu’en été.Parfois encor, le ciel s’aviveDe chauds rayons, de clair azur,Mais la vigne, or et pourpre vive,Ne montre plus son raisin mûr.

IV

Du creux du val à la colline,Le long des bois et des sentiers,Le fruit grenat de l’aubépineSe mêle au fruit des prunelliers.Le tonneau plus déjà ne sonneSous le maillet des tonneliers,Et de la cuve, par la tonne,Les vins sont rentrés aux celliers.

V

Le fil blanc de la Vierge passeFlottant dans les airs attiédis ;Il s’éparpille dans l’espaceEt s’accroche aux buissons jaunis..Aux cimes des bois qui rougissent,Aux bouleaux dont les feuilles d’orSous l’azur doucement frémissent,La saison semble belle encor.

VI

Dans une brume rose orange,Hier, le soleil rouge ardentEnflammait d’un éclat étrangeToutes les rives d’occident.Avivant de lueurs sanglantesLes vitres des éloignements,Et les ondes étincelantesDu reflet feu des diamants.

VII

Et quand il s’en allait dans l’onde,On vit, à l’orient serein,Apparaître la lune blonde,La grande lune dans son plein…Si qu’aux deux bouts d’un arc immense,Blonde lune et luisant soleilSemblaient deux plateaux de balance,L’un d’argent fin, l’autre en vermeil.

Épilogue

Ruisselant de l’autre hémisphère,Ce dernier, chaud baiser doré,Semblait dire à la froide terre :Espère en moi ! je reviendrai…Mais que toute sève s’enfermeAu cœur de l’arbre ou du bourgeon ;Qu’il pleuve, neige ou gèle ferme,Chênes, dormez ! C’est la saison.O douce et clémente nature !Par le froid noir, par le froid bleu,Ne laisse pas sous la toitureLa couchette sans couverture,L’arche sans pain, l’être sans feu !

74 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources