Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
La patrie en danger
CHANT ‒ 1870
Répondant au canon, le tocsin des alarmesVibre à travers les cris de patrie en danger !Sur ce sol frémissant des pas de l’étrangerLevons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !
I
Le glaive et les cheveux au vent,La France pâle, et flamme en tête,Va rugissant ! Rien ne l’arrête.Allons ! République, en avant !…On va voir sur la terre rondeLes monts s’abaisser sous tes pas,Les ponts sortir de l’eau profonde,Les forêts ouvrant leurs grands bras.Répondant au canon, le tocsin des alarmesVibre à travers des cris de patrie en danger !Sur ce sol frémissant des pas de l’étrangerLevons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !…
II
Ce cri puissant de libertéJusqu’au plus fin fond des ténèbresA réveillé les morts célèbresDans leur suaire ensanglanté…Sourds roulements, éclats de cuivreLes dressent tous de leur réduit.Les voilà debout pour revivreDébrouillant leurs os dans la nuit.Levons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !
III
Avec un grand bruit d’ossements,De tous côtés les blancs squelettesVont dérouillant les baïonnettes,Accroupis sur les monuments.L’un mire à la lune un grand glaive,L’autre un casque qu’il a poli.Fusillés ! pendus ! tout se lèvePour courir au grand hallali.Levons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !
IV
Ferme plantés sur les chemins,Tous ces squelettes intrépides,Pour donner du cœur aux timides,Vont s’élancer la faux aux mains…Forçant les vivants à les suivre,Les morts vont apprendre à mourirA tous ceux qui sont las de vivreSous l’opprobre et le bon plaisir.Levons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !
V
Dans l’épouvantable trépas,Les rochers eux-mêmes se ruent,Et les grands peupliers saluentLes vieux chênes marchant au pas.Toute la nature se lèvePour entraîner l’humanitéA dégainer le dernier glaiveAu nom de la fraternité.Levons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !
VI
Du creux du val aux bleus lointainsEntends-tu cette voix qui crie ?C’est ta mère, c’est la patrie !…Marchons ! Aux armes, citoyens. !…Jusqu’au plus fort de la bataille,Dans le feu, la poudre et le plomb,Le cou tendu sous la mitraille,Allons-y d’ardeur et d’aplomb !Levons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !
VII
Allons, décrochons les fusils !Levons-nous, vengeurs héroïques !Empoignons les pioches, les piques,Emmanchons les tranchants outils !…Debout ! masses exaspérées,La fourche en main ou brandissantDans l’air les faux désespérées,Allons-y les pieds dans le sang !Levons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !
VIII
Des cités aux hameaux troublés…Hourrah ! les assassins vont viteA travers les troupeaux en fuite,Saccageant la vigne et les blés…Courant des caves aux alcôves,La torche en main sur les greniers ;Pour écraser ces bêtes fauves,Oh ! n’arrivons pas les derniers !
Répondant au canon, le tocsin des alarmesVibre à travers les cris de Patrie en danger !…Sur ce sol frémissant des pas de l’étranger,Levons-nous, citoyens ! Levons-nous tous ! Aux armes !Aux armes, citoyens ! Aux armes !
Envoi a la république
Je voudrais, République, avoir cent mille bouchesPour proclamer ta gloire en disant tes revers,Et le cerveau d’un dieu pour y créer des versQui puissent se mâcher ainsi que des cartouches,Se couler en canons, s’ajuster en fusils,Se recourber en faux, en beaux tranchants outils,S’aiguiser, s’effiler, et, lames bien trempées,Flamboyant sur le ciel, s’allonger en épées ;Ces vers avec amour je les enfanteraisEt, tout frais émoulus, je te les enverrais.
101 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources