Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Ouvre l’œil au bossoir
Soir en pleine mer
Aux flancs du bord, devant, derrière,Pourquoi, sinistres alcyons,Nous suivre ainsi d’aile légère ?Que voulez-vous, noirs compagnons ?Âmes en peine des naufrages,Qu’annoncez-vous, petits oiseaux ?Venez-vous du fond des oragesPour nous dire, en rasant les eaux,Qu’il faut, quand il surventeA décorner les bœufs,Que, mugissant comme eux,L’Océan se tourmente,Qu’il faut, quand vient le soir,Ouvrir l’œil au bossoir ?
Vous connaissez ces rocs sauvages,Fantômes noirs des ouragans,Sortant soudain loin des rivages,Du flanc discret des océans.Dans la tourmente faisant rageVous avez vu plus d’un vaisseauLaisser sa coque et l’équipageSur leurs sommets cachés sous l’eau.
Alcyons de mauvais présages,Âmes des matelots défunts,Surnageant du fond des naufragesPour voltiger sur les flots bruns,Prompts précurseurs de la tempête,Sombres oiseaux, vous allez voirQue nous saurons lui tenir tête,Et gare au grain ! veille au bossoir !
Avant le grain
Le long des vergues, sur la hune,Le feu Saint-Elme va dansant…Le rouge croissant de la luneTombe à l’horizon menaçant…La nuit se rue, et les étoilesSe dérobent sous un ciel noir…Range à carguer les hautes voiles,Et gare au grain ! veille au bossoir !
Le grain
Par la gueule de ses ténèbresL’horizon engloutit l’éclairAvec des roulements funèbres…Et blanchissant toute la merLe grain s’abat… Veille à l’écouteDe grande voile ! ! et barre au vent ! !Laisse arriver ! ! La barre toute ! !Traverse le grand foc devant ! !
En cap
Serrant ses voiles éperdues,Le navire arrive en fuyant,Sous l’éclair, au fracas des nues,Puis l’instant d’après capéïant…Le voilà libre et faisant têteAu flot qui le bat comme un roc,L’avant tourné dans la tempête,Sous sa benjamine et son foc.
Pendant la tempête
Tout illuminé par la flammeDes prompts éclairs, le fier vaisseauSe câbre et plonge sous la lameQui retombe en montagne d’eauSur le pont, faisant place nette,Enfonçant lisses et pavois,Le commandant, sur la dunette,Hurlant dans son grand porte-voix :
Il faut, quand il surventeA décorner les bœufs,Que, mugissant comme eux,L’Océan se tourmente,Il faut, sur l’avant noir,Ouvrir l’ail au bossoir.Ouvre l’œil au bossoir !
Accalmie
Mais les étoiles reparaissent,Le vent s’arrête de mugir,Les flots sur eux-mêmes s’affaissent,Et tout l’orient de rougir…Les astres apparus s’éteignent,Et flots, et cieux, voiles et mâtsDes feux du jour naissant se teignent…Le vaisseau roule avec fracas.Le soleil, extollant sa faceDe l’Océan tumultueux,Aplanit subito l’espace,Chassant les vents impérieux ;Mais Zéphyr, d’une main légère,A toutes les voiles largué :Voilà le trois-mâts vent arrière,Point de grand voile au vent cargué.
Il s’en va dans la brise ronde,Dedans les fraîcheurs du matin,Effleurant les courbes de l’ondePour attraper le bleu lointain ;Et ce lointain bleu, c’est la terre,Le rêve caressé, l’espoir…Enfants, de l’avant à l’arrière,Pour être sûrs de la revoir…
Qu’il fasse beau, qu’il venteA décorner les bœufs,Que, mugissant comme eux,L’Océan se tourmente,Il faut sur l’avant noirOuvrir l’ail au bossoir.Ouvre l’œil au bossoir !
Terre ! ! terre ! !
Terre ! terre ! la terre ! Encore quelques lieuesEt d’attente et d’espoir,Nous allons les revoir,Là-bas ! sur ces rives si bleues,Fleurs aux cheveux, perles au cou,Les belles filles du Pérou.
Calme plat
Mais la voile engourdieS’éveille par instantsAux souffles impuissantsDe la brise attiédie ;Le flot ridé s’endort ;Le chien, l’ami du bord,Les narines ouvertes,Aspirant du lointainDes senteurs d’herbes vertes,Hurle dans le matin.
Terre ! terre ! la terre ! Encore quelques lieuesEt d’attente et d’espoir,Nous allons les revoir,Là-bas, sur ces rives si bleues,Fleurs aux cheveux, perles au cou,Les belles filles du Pérou.
Hourrah ! voici la brise,Le grand trois-mâts bondit,S’avance… et tout verditSous la falaise grise…Dans les lointains plus clairsL’oiseau blanchit les airs…Pour fixer la carène,Enfin, glissant du bord,Avec un bruit de chaîneL’ancre a mordu le port.
Terre ! terre ! la terre ! Ah ! c’est assez de lieuesEt d’attente et d’espoir ;Enfin nous pouvons voir,Aux pieds de ces rives si bleues,Fleurs aux cheveux, perles au cou,Les belles filles du Pérou.
138 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources