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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

Le chant du corsaire

Gustave Mathieu· 140 vers

Ma goelette

Venez tous voir ma bien-aimée,Qui tangue et roule sur les mers,Voiles au vent, bien espalmée,Ses mâts penchés fendant les airs !

I

De haut en bas bien façonnéeDu taille-mer à l’étambot,Et de grément bien ordonnée,Longue, fine et large de bau ;Il faut la voir monter, légère,Sur les flots bleus, sur les flots verts,Moins belle encor vent à l’arrièreQue vent debout et de travers.

II

Une femme au profil antiqueSe dresse à sa guibre, et fait bienAvec son triangle et sa pique,La gerbe et le bonnet phrygien…Cette vierge à face muette,Qui vous regarde avec fierté,A même nom que ma goëlette,Elle s’appelle Liberté.

Venez tous voir ma bien-aimée,Qui tangue et roule sur les mers,Voiles au vent, bien espalmée,Ses mats penchés fendant les airs !

Vent arrière III

Quand panne sur panne elle roule,Que sa vergue effleure en passantLes sommets de la grande houle,Qu’elle escalade en frémissant,Son pont, plus blanc que neige, éclate,Et, montrant leurs canons ardents,Ses sabords couleur écarlateSemblent ses lèvres sur ses dents.

Vent debout IV

Par vent debout on la sent vivre,Sa poupe vibre sous les pieds,Elle tangue en montrant son cuivre,L’eau ruisselle des écubiers…Ses manœuvres s’effarant toutes,Semblent ses cheveux dans le ventQui fait les haubans, les écoutes,Craquer de l’arrière à l’avant.

V

C’est l’heure où son avant s’emperleDans le poudrin éblouissantDu flot moutonnant qui déferleEt qu’elle tamise en passant…Sous ses voiles d’un blanc de givre,Elle va se cabrant, plongeant…L’ail ébloui se plaît à suivreL’éclat de son sillon d’argent.

Venez tous voir ma bien-aimée,Qui tangue et roule sur les mers,Voiles au vent, bien espalmée,Ses mâts penchés fendant les airs !

Pare ! ! a virer ! !

I

Vive, ardente et bien élancée,Elle vous vire vent devant,Aussi vite que la pensée,Sans cesser d’aller de l’avant…Amure ! borde ! et puis arrive ! !Revenant de suite au plus près,Sans perdre un pouce à la dérive,Qu’il vente fort, ou petit frais.Venez tous voir ma bien-aimée,Qui roule et tangue sur les mers,Misaine au vent, bien espalmée,Ses mâts penchés fendant les airs !

II

De sa figure la plus amplePremier quart ou simple croissant,La lune, heureuse, la contemple,Pâle, ou blanche, ou couleur de sang ;Car, selon sa couleur, la luneDit aux gens du gaillard d’avant,Tout en faisant leur nuit moins brune,S’il fera beau, pluie ou grand vent.

III

Au clair de lune elle est charmante,Son ombre la suit, s’allongeantDessus la lame étincelanteDe fin cuivre et de vif-argent…A l’encontre du flot qui brise,Couvrant tout le gaillard d’avant,Elle se darde dans la brise,Malgré sa barre toute au vent.

Ah ! venez voir ma bien-aimée,Qui roule et tangue sur les mers,Voiles au vent, bien espalmée,Ses mâts penchés fendant les airs !

IV

Cette beauté qui toujours vibreDe la quille au fin bout des mâtsEst le plancher de l’homme libre,Le lâche ne le connaît pas…Et par beau temps, vent, grêle ou pluie,Sur le flot bleu, blanc, vert ou brun,Malheur à l’homme qui s’ennuie !C’est l’homme indigne d’en être un.

Elle a pour éternel cortègeLes étoiles et le soleil,Les beaux jours, la pluie ou la neige,L’aurore et le couchant vermeil.Mâts inclinés sur son arrière,Elle se rit de tout danger ;Pour passer un vaisseau de guerreL’alcyon n’est pas plus léger

Que ma goëlette tant aimée,Qui tangue et roule sur les mers,Voiles au vent, bien espalmée,Les mâts penchés fendant les airs.

Sous les tropiques

I

Quand elle fuit sous toutes voiles,A l’heure sainte où la fraîcheurSemble descendre des étoiles,Qu’il est doux d’écouter, rêveur,Sa carène qui se lamente,Vous berçant amoureusementAu bruit du vent qui pleure et chanteDans les hauts mâts un air charmant !

II

Quand elle bondit sur la lameTout autour d’elle, dans la nuit,Le flot phosphorescent s’enflammeEt tout son sillage reluit…On se sent fier, on est à l’aise,Dessous un ciel éblouissant,De traverser cette fournaiseDebout sur son pont frémissant…

III

Avant de s’endormir on penseAu doux plaisir de te revoir,O mon tant doux pays de France !Illusions ! rêves d’espoir !Chers souvenirs du premier âge,Dans la maternelle maison,Vont passant comme un blanc nuageQui fuit rapide à l’horizon.

IV

Enfin, dans mes songes de flamme,Parfois d’amour je rêve un peu ;Mais, quand je veux donner mon âme,Avec ses longs baisers de feu,Qui se présente à ma penséeSous ses beaux flottants pavillons,Sa brigantine renversée,Son pont blanc, ses luisants canons ?

C’est ma goëlette tant aimée,Qui roule et tangue sur les mers,Voiles au vent, bien espalmée,Ses mâts penchés fendant les airs.

140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources