Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Le diable a bord
CHANSON FANTASTIQUE
Sur le gaillard d’avant, amis, qu’on verse à boire !Quand nous aurons tout avalé,Je vous raconterai l’histoireD’un petit brick ensorceléPar une belle fille noire ;En attendant, qu’on verse à boire !
Par un beau soir, sur un brick qui filaitVingt nœuds à l’heure, et lestement doublaitLe cap d’Azur de l’Île Fortunée,Une négresse apparut sur le pont…Qu’elle arrivât de Chine ou de Guinée,De la Grand’-Hune ou des bords du Japon,Nul ne l’a su, mais notre capitaine,Un homme rude et prompt comme un poignard,S’éprit soudain pour la belle Africaine ;C’était à bord du beau brick le Flambard.
Sur le gaillard d’avant, amis, qu’on verse à boire !Quand nous aurons tout avalé,Je vous raconterai l’histoireD’un petit brick ensorceléPar une belle fille noire ;En attendant, qu’on verse à boire !
En pleine mer, une nuit qu’il ventait,Et que le flot sur le pont déferlait,Il arriva que sous le ciel plus sombreLe commandant fut enlevé du bord.Son lieutenant disparut comme une ombre,Les matelots eurent le même sort…Mais bien me prit de rester insensibleA cette femme aux désirs monstrueux,Qui, vers minuit, par un orage horrible,Au gouvernail m’apparut l’ail en feux.
Sur le gaillard d’avant, amis, qu’on verse à boire !Quand nous aurons tout avalé,Je vous raconterai l’histoireD’un petit brick ensorceléPar une belle fille noire ;En attendant, qu’on verse à boire !Jusqu’au matin, sous l’horrible fracasDu vent, des flots ; au craquement des mâts,Dans les éclairs de l’affreuse tourmente,Ce timonier me tint tout haletant,Me fascinant sous sa prunelle ardente.Lors, par trois fois, éperdu, haletant,Je me signai, recommandant mon âmeA saint Antoine… Amis, au même instantTout s’engouffra ! le navire et la femme…Or, cette femme ! eh bien, c’était Satan.
Sur le gaillard d’avant, amis, qu’on verse à boire !Quand nous aurons tout avalé,Je vous achèverai l’histoireD’un petit brick ensorceléPar une belle fille noire ;En attendant, qu’on verse à boire !
Vieux loups de mer, qui m’écoutez iciBouche béante, écoutez bien ceci :Du sud au nord, du couchant à l’aurore,Portant l’enfer en ses flancs sulfureux,Ce brick maudit sur les mers vogue encore,Et sa rencontre est un présage affreux ;Depuis, j’ai su, je le soutiens quand même,Qu’il faut toujours laisser sa femme au port ;Que l’embarquer, c’est le moyen suprême,Le plus certain, d’avoir le diable à bord.
Sur le gaillard d’avant, amis, qu’on verse à boire !Quand nous aurons tout avalé,Je recommencerai l’histoireDu petit brick ensorceléPar une belle fille noire ;En attendant, qu’on verse à boire !
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources