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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

Melancolia

Gustave Mathieu· 168 vers

Prologue

Il est parti, mon amoureux,Doublant les caps, dans la nuit brune,Sur les flots verts, sur les flots bleus,Sous le soleil et sous la lune.Je l’entends dans tout ce qui bruit,Dans chaque parfum je le flaire,Je le vois dans tout ce qui luit,Et sans espoir j’attends, j’espère.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir,Et je me sens mourirDe mon désir !

I

Je vois, à l’orient vermeil,Des flancs dorés de la montagne,Monter lentement le soleil,Il ruisselle sur la campagne,

II

Je suis son cours silencieuxJusques au couchant qui s’enflamme,Bruits de la terre et bruits des cieux,J’écoute avec toute mon âme.

Mais, las ! je n’entends pas venirMon seul désir,Et je me sens mourirDe mon désir !

III

Des longues ailes du moulinVoici, là-bas, sortir la lune,Faisant pâlir au ciel sereinLes étoiles de la nuit brune.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir.

IV

Seule accoudée à ma fenêtre,Je vois paraître tous les ans,Les grands jours clairs et le printemps ;Parfums, couleurs, tout va renaître.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir.

Clairs boutons d’or et pâquerettes,Montrant leurs beaux seins découverts,Sous les cieux bleus, tout grands ouverts,Mènent la ronde des fleurettes.Je n’entends plus que la chansonDes coucous et des alouettes,De la grenouille et du grillon,Des rossignols et des fauvettes.

Mais, las ! je n’entends pas venirMon seul désir ;Me faudra-t-il mourirDe mon désir ?

MIDI

I

Le soleil, libre de nuages,Dans le grand ciel, juste au milieu,Va dévorant la plaine en feu,Jaunissant l’herbe, les feuillages,Et faisant dessous l’azur gris,Dans la canicule insensée,Pétiller l’or des lourds épis,Penchés sur leur tige épuisée.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir.

II

Dans l’infini du pâturage.Sous les vieux ormes isolés,Par le chaud du jour accablés,Les troupeaux vont cherchant l’ombrage ;Les oiseaux ont quitté les nids ;Du sein des blés, dans la campagne,J’entends rappeler la perdrixDu sentier creux de la montagne.

Hélas ! je ne vois pas sortirMon seul désir,Et je me sens mourirDe mon désir !

III

Sous le plein soleil. qui ruisselle…Dans la verdure et les épis,Comme argent-vif en ses replisL’eau de la rivière étincelle.Le pâtre clame à pleine voixSa chanson, que l’écho répète ;La chasse meurt au fond des bois,J’écoute chanter la fauvette.

Mais, las ! je n’entends pas venirMon seul désir.

Soir

I

Au bruit cadencé du battoir,Les brebis roulent des collines,Courant, dans les rougeurs du soir,S’abreuver aux mares voisines.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir.

II

Les bœufs mugissent au soleilQui s’abîme dans les verdures,Enflammant le sommet vermeilDu bois qui s’enfle des murmuresDe l’air et des courantes eaux,Des croassements de corbeauxEt des gazouillements d’oiseauxDans les buissons, sous les ramures.

Mais, las ! je n’entends pas venirMon seul désir,Et je me sens mourirDe mon désir !

Nox

I

Les cimes doucement s’éteignent,Et voici Vesper qui parait,La brise a fraîchi, tout se tait,Les étoiles dans l’eau se baignent.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir.

II

Le rossignol, au fond du bois,Par intervalles chante encore,Mais c’est pour la dernière fois ;Je resterai jusqu’à l’aurore,Chantre d’avril, pour écouterTon doux chant des jours qui grandissent,O toi qui cesses de chanterAu bout de juin, quand ils finissent !

Mais, las ! je n’entends pas venirMon seul désir.

III

Sur un blanc navire à la voile,Là-bas, là-bas, en pleine mer,Je le vois d’ici, l’ail en l’air,Contemplant cette même étoile !

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir.

IV

Beau Vesper, au regard si doux,Que la terre en tournant entraîne,Étoile ou terre, arrêtez-vous ;Ne finis pas, chanson lointaine,Je l’ai vu dans tes rayons d’or…Vesper, ne descends pas encor !Mais la voilà, tout en ramée.Salut ! étoile bien-aimée.

Hélas ! je ne vois pas venirMon seul désir.

V

Je vois sous l’éclat des feuillages,Le long des eaux, des bois, des prés,Étinceler les fruits pourprésDans les rayons et les ramages.Le vert s’en va, tout est fini ;Debout, planté sur une tonne,Ceignant de houx son front jauni,Voici venir le rouge Automne.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir.

VI

Faisant danser les feuilles mortesAu rhythme de son chant glacé,Le vent du Nord, dessous les portes,Semble la voix d’un trépassé.Le soleil rond, dedans la brume,Ensanglantant les noirs rameaux,Tombe là-bas ! Et les corbeauxVont croassant… Le hameau fume…

Mais, las ! je ne vois pas venir,Mon seul désir.

Épilogue

Sur le coteau, la cloche tinte ;Par le froid le fleuve arrêtéNe chante plus sa liberté,Et la nature semble éteinte.Le bûcheron, en deux plié,Gagnant sa cabane isolée,Se hâte à travers la vallée,Sous son fardeau de bois lié.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir.

Il neige… Et, du fond de mon cœur,Tant mieux ! tous les bruits vont se taire.La neige, douce à ma douleur,Tisse pour moi ce blanc suaire.

Mais, las ! je ne vois pas venirMon seul désir,Et je me sens mourirDe mon désir !

168 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources