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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs

Perdu corps et biens

CONTE FANTASTIQUE

Gustave Mathieu· 64 vers

Vieux matelots, vite en prière !La sibylle l’avait prédit,On ne revoit jamais la terreQuand on rencontre en mer le vaisseau le Maudit.

I

Ainsi chantait dans la nuit bruneUne voix qui semblait des cieuxCriant : Là-bas ! dessous la lune,Il a passé tout radieux.C’est le Maudit qui, sur les lames,Portant la voile en vrai rocher,Ses sabords lançant feux et flammes,Vogue rapide et sans broncher.

Vieux matelots, vite en prière !La sibylle l’avait prédit,On ne revoit jamais la terreQuand on rencontre en mer le vaisseau le Maudit.

II

Les plus fiers, dans la grande hune,De s’élancer tous à la fois,Et ce qu’ils virent sous la luneLeur rendit les cheveux tout droits.Dans la brise toujours plus rondeTout le grément se lamenta,Puis, comme un cri de l’autre monde,Dans les hauts mâts la voix chanta :

Vieux matelots, vite en prière !La sibylle l’avait prédit,On ne revoit jamais la terreQuand on rencontre en mer le vaisseau le Maudit.

III

Sur les vergues du brick qui rouleLe feu follet danse et reluit…Alcyons d’apparaître en foule,En voltigeant dedans la nuit…Et comme en suivant leur sillageLe mousse en pleurs, songeant au port,Chantait un air de son village,La voix d’en haut clama plus fort :

Vieux matelots, vite en prière !La sibylle l’avait prédit,On ne revoit jamais la terreQuand on rencontre en mer le vaisseau le Maudit.

IV

Alors on"vit le capitaine,A deux mains se tenant le front,S’agiter comme une âme en peine,Allant, revenant, sur le pont ;Prenant les ris, serrant les voiles…Tout l’équipage est dans les mâts !Mais la voix tombant des étoilesHurle toujours avec fracas :Vieux matelots, vite en prière !La sibylle l’avait prédit,On ne revoit jamais la terreQuand on rencontre en mer le vaisseau le Maudit.

V

Vent fut grand vent, grand vent tempête,Sous l’eau plus blanche un rocher noir,De ci, de là, montrant sa crête,Que c’était chose horrible à voir.Et quand sous l’eau sombra la lune,Un pauvre brick aussi sombrait ;A genoux dans la grande hune,Tout l’équipage en chœur chantait :

Vieux matelots, vite en prière !La sibylle l’avait prédit,On ne revoit jamais la terreQuand on rencontre en mer le vaisseau le Maudit.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources