Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Monsieur capital
1852
I
La face pleine et l’air honnête,Ramassé dans Ma Majesté,Je suis là, le col dans la tête,Par le poids du ventre arrêté.Dans les éclats de ma lumière,La justice et l’autorité,Le bourreau se tenant derrière,Marchent sans cesse à mon côté.
Je suis la force et la puissance,L’esprit, la gloire et la science ;Valeur, marchandise ou métal,Je règne sous le nom de Monsieur Capital.
II
Invisible propriétaire,Je tiens le travail sous ma loi,Et si je reste sans rien faireOn ne peut rien faire sans moi.Je suis l’inventeur de la gloire,De la nationalité,De la guerre et de la victoire,Du trône et de la papauté.
III
J’ai des généraux par centaines,Tous cousus d’or du haut en bas,Avec officiers, capitaines,Et, pour un sou, j’ai des soldatsQui frapperont de solitudeLes bourgs, les hameaux, les cités,En écrasant la multitudeSous les débris des libertés.
IV
J’ai des robins à mon serviceFourrés d’hermine, et gens d’honneur,Faisant si bien que leur justicePenche toujours en ma faveur…Et lorsqu’en moi-même je rentre.De par la justice et la loi,J’en ris, les poings sur mon gros ventre ;Et c’est ma comédie, à moi !…
V
Dans le brasier des républiques,Semant l’or et les grands moyens,Je fais sur les places publiquesS’entr’égorger les citoyens.Je pousse au meurtre, à la folie ;Sous les pieds d’un pape et d’un roiJ’ai remis la fière Italie,Et c’est ma tragédie, à moi !…
VI
Pour éclairer leur République,Jadis le vote universelS’élançait, rouge et magnifique,Comme un soleil au bleu du ciel.De par l’argent, l’or et le cuivre,Les millions, les milliards !…Il faudra bien qu’on m’en délivre,J’en ai déjà pris les trois quarts.
VII
Chacun m’adore à sa manière :L’un me jette à profusion ;Ce vieux, m’enfouissant sous terre,S’accroupit sur sa passion…Sentant vivre dans sa poitrineLa sainte ardeur d’un triple gain ;Cet autre, flairant la famine,Change son or contre du grain.
VIII
Je prends les plus fraîches pucellesPour m’amuser soir et matin,Et je n’ai d’ardeurs avec ellesQu’à force d’être libertin.Je flétris tout ce que je touche,Mes embrassements sont maudits ;L’amour, en sortant de ma couche,Regagne en boitant les taudis.
IX
Travailleurs, déchirez la plaine,Fouillez le val et les hauteurs,Le verre en main, sous un gros chêne,Je bois le prix de vos sueurs…Quatre fois plus fort que la terre,Je rapporte quinze pour cent ;Un jour je mangerai ma mère,Je boirai sa sève et son sang.Je suis la force et la puissance,L’esprit, la gloire et la science ;Valeur, marchandise ou métal,Je règne sous le nom de Monsieur Capital.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources