Parfums, chants et couleurs, 1878· Parfums chants et couleurs
Monsieur Gaudéru
POÈME FANFARE
Première partie Fanfare du départ
Monsieur Gaudéru veut aller en chasse,En beaux habits d’or. C’est lui-même ; il passe.Ses bois, ses châteaux ne sont pas à lui.Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici !…Pour toi, pour tes chiens, ton monde et ta race,Halla li ! li ! li ! à la chie-en-lit !Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici.
Prologue Monsieur Gauderu I
Monsieur Gaudéru, pour ce jour de fête,Porte un chapeau plat, et trois fois cornu,Sous lequel ressort, d’une pâle tête,Un nez tout honteux de se montrer nu.Les yeux sont absents, mais l’oreille passe,Traînant sur l’habit tout d’or galonné,Et ce vieux cornard, d’extraction basse,Est très-haut botté, long éperonné.C’est ainsi qu’il monte un cheval de race,De beau drap d’argent caparaçonné.
Royale fanfare
Chansons et couleurs, gloires et merveilles,Beaux soirs empourprés, aurores vermeilles,Cors d’argent, de cuivre, et d’ivoire, et d’or,Fanfarez toujours, fanfarez encor,Ce monstre livide, aux grandes oreilles,Au nez tout honteux de se montrer nu,Fanfarez en chœur le grand Gaudéru !
II
Ce méchant vieillard, petit quand il marche,Semble bien plus long sur son grand cheval.Il n’a pas du tout l’air d’un patriarche ;On croirait plutôt monsieur Carnaval…Et pourtant de loin, vu sur la colline,Son large cordon, son crachat vermeil,Ses quarante croix, en pleine poitrine,Le font éclater comme un vrai soleil.
III
Pourquoi tout ce monde autour de cet homme,Tant de faux seigneurs, de peuple accouru ?C’est tout simplement parce qu’il se nommeComme son aïeul, l’autre Gaudéru.Un charmant viveur, un vrai diable à quatre,Qui faisait jadis, à grands coups de nerfs,Pour sa gloire à lui, les autres combattre,Pendant qu’il courait les daims et les cerfs.
IV
Ses vassaux encor célèbrent sa gloire,Sa face sans poil, son beau crâne nu…Quant à celui-ci, c’est une autre histoire…On l’accuse d’être un faux Gaudéru.Il plane sur lui des choses secrètes ;Très-lugubrement cela se répand,Et ce ne sont pas chansons d’alouettes…Gaudéru serait plus qu’un sacripant.
Royale fanfare
Chansons et couleurs, gloires et merveilles,Beaux soirs empourprés, aurores Vermeilles,Cors d’argent, de cuivre, et d’ivoire, et d’or,Fanfarez toujours, fanfarez encorCe monstre livide, aux grandes oreilles,Au nez tout honteux de se montrer nu,Fanfarez en chœur le grand Gaudéru !
V
C’est pour s’étourdir que Gaudéru chasse ;Un crapaud remords, éternellement,Au-dedans de lui se plaint et coasse…De là ses pâleurs : c’est son châtiment…Il aurait, dit-on, homme d’artifice,Une nuit d’hiver tirant un rideau,Éventré sa mère, aidé d’un complice,Qui tenait la torche, et lui le couteau.
VI
Depuis cette nuit, jamais, quoi qu’il fasse,Dans son rouge lit ce monstre ne dort :Le jour il ne peut demeurer en place,Il entend toujours le crapaud remords…Sous ses yeux éteints, sa face livideS’empourpre parfois de taches de sangEn forme de larme et d’aspect liquide…Du fin fond du cœur remords jaillissant !
Les démences de Gaudéru I
Quand vient la saison de la canicule,Sur ses hautes tours, cheveux dans le vent,Il fait les grands bras, crie et gesticuleA la rouge lune, au soleil levant…Et toutes les nuits ses gens font patrouille,Armés de bâtons, pour bâtonner l’eauEt faire, en tapant, taire la grenouilleDans les fossés verts de son vieux château.
II
Nuitamment l’hiver, sous la froide bise,On l’a vu, du lit s’élançant soudain,Suivi de ses gens, courir en chemiseA travers les choux de son grand jardin,Et puis s’affaisser, l’écume à la bouche,Sur le sol durci, claquetant des dents,Pour être aux flambeaux porté sur sa couche,Les cheveux tout droits et les yeux ardents.
Fanfare du crapaud
Au fond de cet homme à face pâlie,Au regard éteint de mélancolie,Le crapaud vengeur, au hou-hou lointain,Parfois à grand bruit coasse à dessein,Imitant la voix d’un quelqu’un qui crieDu sang dans la gorge et poignard au sein :A l’as sa sa sa sa sa sa sas sin !
III
C’est assez causer de cet imbécile,Il craint les parleurs à ce qu’il paraît.Puisqu’il veut chasser, laissons-le tranquille,Ses chiens, ses piqueurs sont dans la forêt.Des hommes douteux, à museau de singe,Armés de bâtons, et l’ail de travers,Très-haut boutonnés pour cacher leur linge,Accourent déjà de cent points divers.
Monsieur Gaudéru veut aller en chasse,En beaux habits d’or. C’est lui-même ; il passe.Ses bois, ses châteaux ne sont pas à lui.Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici.Pour toi, pour tes chiens, ton monde et ta race,Halla li ! Ji ! li ! à la chie-en-lit !Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici !
Petit ciel de chasse I
L’air est lourd et chaud, le temps a la fièvre,Et voici courir aux cieux pommelés,Griffant tout l’espace, un grand pied de chèvre,De nuages fins, d’argent dentelés…Il n’est pas brin d’herbe ou feuille qui bouge,Et dans le sud-est monte tout là-basUn nuage noir, tout teinté de rouge..Ce temps pommelé ne durera pas.
II
Beau ciel gris perlé, déjà tu t’embrouilles ;Plus étrangement, du fond des marais,J’entends coasser crapauds et grenouilles…L’horizon noir-bleu semble bien plus près.Et le soleil boit… il tire aux cordages ;Un petit vent frais, tout chargé de thym,Apporte avec lui, du fond des nuages,Des bourdonnements de cloche au lointain,
III
Oh ! le piètre temps pour aller en chasse !Les chiens, le nez haut, flairent vainementLe parfum du poil dans le vent qui passe,La queue agitant, mais sans aboiment…A la lune hier longeant les lisières,Les piqueurs ont vu le grand Chasseur noir ;Tout d’acier luisant et de fines pierres,Il menait les cerfs paître à l’abreuvoir.
IV
Malgré tout cela, le cortège avance,Tout d’or ruisselant, sous le ciel plus noir…Monsieur Gaudéru, tu n’as plus la chance,Tu veux t’amuser, nous allons bien voir…Et j’arrive à temps, moi, mon camarade,Bras dessus dessous, comme des amis,Pour voir défiler cette mascarade.Nous la verrons bien, tout là-haut assis.
Fanfare de chasse
Monsieur Gaudéru veut aller en chasse,En beaux habits d’or. C’est lui-même ; il passe.Ses bois, ses châteaux ne sont pas à lui.Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici !…Pour toi, pour tes chiens, ton monde et ta race,Halla li ! li ! li ! à la chie-en-lit !Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici !
Deuxième partie Le pauvre
I
Sous ces cheveux gris, en branche de saule,Contournant ta face, et de bouche et d’yeux,Levant, abaissant l’une et l’autre épaule,Où vont tes pieds nus, mendiant douteux ?Ohé ! réponds-nous, l’homme à la besace,Pourquoi te frotter à ce tronc tortu,On pourrait aux poux te suivre à la trace,Tu quoque, tu viens pour voir Gaudéru ?
Fanfare du pauvre
O mes bons chrétiens, comme vous je passe,La soif et la faim m’ont mis dans l’impasseDes afflictions, je vais sans repos,Par la pauvreté mordu jusqu’aux os,Toujours me grattant, pour changer de placeTous les Gaudéru que j’ai dans le dos.
II
Las ! le mauvais œil a brûlé ma chance,Et j’ai sur le front la tache de sang ;Les fils de Caïn sont marqués d’avancePour tendre la main au premier passant.Mais en attendant que la mort me sauve,Dame Charité mon mal entretientDe petits onguents et d’eau de guimauve ;Tant plus elle fait, tant plus le mal tient…
Fanfare des amis
O toi ! dont le sort va de mal en pire,Viens çà, vieux cynique, au malin sourire ;Ton nez de corbin, le son de ta voix,Ta lèvre pincée et ton cil narquoisEn disent plus long que tu n’en veux dire ;Viens sur les hauteurs, nous rirons à trois.
L’entrée au bois Royale fanfare
Chansons et couleurs, gloires et merveilles,Beaux soirs empourprés, aurores vermeilles !Cors d’argent, de cuivre, et d’ivoire, et d’or,Fanfarez toujours, fanfarez encorCe monstre livide, aux grandes oreilles,Au nez tout honteux de se montrer nu ,Fanfarez en chœur le grand Gaudéru !
I
Vive Gaudéru ! C’est lui-même ; il entre.A sa droite il a son grand argentier,Comme un coffre-fort portant son gros ventre,Puis le grand-veneur, son familier…Il donne du cor et mène la fête ;Des manants d’hier, seigneurs aujourd’hui,Sanglés, galonnés, et tricorne en tête,En caracolant, viennent après lui.
II
Tous ces gens vêtus, ainsi qu’aux féeries,Ces superbes paons, à l’aspect changeant,Portent en crachats fines pierreries,Et cela fait bien circuler l’argent…Des femmes sans nom, filles d’aventure,Suivent tous ces gueux, en beaux diamants,Le sein découvert, comme la voiture,Avec éventail et ricanements.
Fanfare de chasse
Monsieur Gaudéru veut aller en chasse,En beaux habits d’or, voyez comme il passe !Ses bois, ses châteaux ne sont pas à lui.
Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici !Pour toi, pour tes chiens, ton monde et ta race,Halla li ! li ! li ! à la chie-en-lit !Va-t’en, Gandéru, tu n’es pas d’ici !
III
Sur un cheval jaune, un maigre poète,En satin cerise et tout zébré d’or,Passe dédaigneux, la plume à la tête,Ceint d’un couteau long, cerclé d’un grand cor…Beau rêveur vendu, qui déjà prépareLes alexandrins que les grands liront,Le vieux chapelain fera la fanfare,Les piqueurs du roi la fanfareront ! ! !
IV
Un capucin vert, du haut de sa mule,Aux petits enfants, aux vieillards tremblants,Au peuple grouillant et qui se bouscule,Lance des écus qui ne sont pas blancs…Ce sont des vivat et des cris de joie,De grands et petits, plus d’un nain ventruVa le bec ouvert, marchant comme une oie,Pour crier plus haut : Vive Gaudéru !
V
Comme moucherons, au feu des Tuinières,Ou sur un gros cas fraîchement pondu,On voit accourir pâtres et bergères,Hurlant, bras en l’air : Vive Gaudéru !Sous son grand cheval la foule se rue,On s’écrase, on hurle, et chacun veut voirCe pale étranger… Gaudéru salue,Et le ciel se fait de plus en plus noir.
Fanfare de chasse
Monsieur Gaudéru veut aller en chasse,En beaux habits d’or. C’est lui-même ; il passe.Ses bois, ses châteaux ne sont pas à lui.Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici !…Pour toi, pour tes chiens, ton monde et ta race,Halla li ! li ! li ! à la chie-en-lit !Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici !
Oiseaux de proie
Vautouis et milans, oiseaux de carnage,En ligne rangés sur un chêne nu,Roulant un mil rond dans le noir branchage,Restent sans bouger pour voir Gaudéru.Les chauves-souris quittent leurs repaires ;Le hibou se plante au bord de son trou,On entend, partout, siffler les vipèresLe crapaud répond au chant du coucou.
Fanfare du crapaud
Au fond de cet homme à face pâlie,Au regard éteint de mélancolie,L’animal vengeur, au hou-hou lointain,Parfois à grand bruit coasse à dessein,Imitant la voix d’un quelqu’un qui crie,Du sang dans la gorge et poignard au sein :A l’as sa sa sa sa sa sa sas sin !
L’orage I
Mais des sommets verts le ciel se rapproche,On n’aperçoit plus le moindre coin bleu ;Sur un fond tout noir la foudre décocheSuccessivement ses zigzags de feu ;Et le vent se tait, les feuilles frémissent,Le tonnerre, au loin, en sourds roulementsFait le bois vibrer ; les chevaux hennissent :On entend des chiens les longs hurlements.
II
La pluie, un instant, tombe à larges gouttes,Et menant grand bruit de sonnette au cou,Les vaches paissant, qui s’effarent toutes,Vont la queue en l’air, sans trop savoir où.Cla, cla, cla, cla, cla !… tout le ciel éclate ;Fuyant excités par les étriers,Voici dans l’éclair, en housse écarlate,Passer les chevaux sans les cavaliers.
III
Tout épouvanté, Gaudéru s’arrête,Ôte son tricorne, et regarde en l’air :Je crois que le ciel tonne sur ma tête,Dit-il en clignant de l’ail à l’éclair.Cla, cla, cla, cla, cla !… tout le ciel éclate ;Fuyant excités par les étriers,Voici dans l’éclair, en housse écarlate,Passer les chevaux sans les cavaliers.
IV
Gaudéru veut fuir ; il part et s’arrête,Ôte son tricorne et regarde en l’air :Je crois que le ciel tonne sur ma tête,Dit-il en clignant de l’ail à l’éclair.Argentier, j’ai peur de quelque anicroche ;Ce bruit de tonnerre et ce bois qui luitM’ont troublé les sens ; défends qu’on m’approche,Car j’ai fait un rêve en mon rouge lit.
Fanfare de la peur
Par un beau soleil, sur une pelouseJ’errais sans penser, quand un homme en blouse,Qui semblait dormir sur le serpolet,Se dressa montrant un long pistolet.Cet homme était seul, mais j’en ai vu douze,J’en ai vu cent mille, et par millions,Tous vrais chenapans, couverts de haillons.Cla, cla, cla, cla, cla… tout le ciel éclate ;Fuyant excités par les étriers,On voit dans l’éclair, en housse écarlate,Passer les chevaux sans les cavaliers.
V
Cher veneur, je sens que mon heure approche,Je vois tout en feu, je ne vois plus rien !…Cet orage a mis mes yeux dans ma poche,Quittons la forêt, et nous ferons bien.Puis, j’ai des renvois de liqueur amère ;L’animal gluant qui grouille en mon seinCoasse, et j’entends la voix de ma mèreCriant : A l’as sa sa sa sa sas sin !
VI
De peur, de remords, veneur, je grelotte.Se pinçant le nez, lors le grand veneur :Au parfum montant de votre culotteJe ne sens que trop percer votre peur.Hommes, chiens, chevaux, tout est en déroute ;Par ce temps affreux, nous ne prendrons rien.Comme vous je crois qu’en changeant de route,Dût le diable en rire, on fera fort bien.
VII
Gaudéru veut fuir, mais le sort l’attache,Car il n’est plus libre, et ses doigts fiévreuxConsultent en vain sa lourde moustache,Ce vieillard sanglant devient furieux.Il a des renvois de liqueur amère…L’animal gluant qui grouille en son seinCoasse… il entend la voix de sa mèreCriant : A l’as sa sa sa sa sas sin !
Cla, cla cla, cla, cla !…, tout le ciel éclate ;Fuyant excités par les étriers,On voit dans l’éclair, en housse écarlate,Passer les chevaux sans les cavaliers.
Fanfare des brutes
Et pourtant encor, pâtres et bergères,Comme moucherons, au feu des lumières,Ou sur un gros cas fraîchement pondu,Accourent criant : Vive Gaudéru !Et l’écho du val et des fondrièresRépète toujours : Vive Gaudéru !Gaudéru le Grand ! Vive Gaudéru !
Troisième partie Le chasseur noir
I
L’instant de dire ouf ! le cor sur la hanche,Brandissant un nerf, et terrible à voirDedans les éclairs, sur sa jument blanche,Apparut soudain le grand Chasseur noir.Sa face a l’ampleur de la lune pleine,Sa bouche est crispée, et son bras tenduMontre un assassin, lequel sous un chêne,Œil et langue hors, gigotte pendu.
II
Des doubles éclairs les promptes lumièresFont ce beau vengeur tout phosphorescentD’or, d’argent, d’acier, de topazes claires,Son œil rond paraît rouler dans le sang.Le meneur de loups, dans une clairière,Se tient près de lui les deux bras pendants,Sous sa peau d’ours blanc, tenant en lisièreDeux grands loups assis et montrant leurs dents.
III
Le noir cavalier ramasse sa bête,Qui s’encapuchonne et fait par moments,Les naseaux crispés, secouant la tête,Trembler l’alentour de hennissements,Pousse à Gaudéru, lui sangle le crâneEt toute la face à grands coups de nerf,Qui lui font sortir des oreilles d’âne,Un museau de loup, un grand bois de cerf.
IV
Et tapant sur tous en pleine figure,Il fait un grouin au grand argentier,Puis, au grand veneur, une longue hureS’armant des crochets d’un vieux sanglier ;Puis, toujours cinglant sur toutes les têtes,Dames et seigneurs, sans qu’il en manque un,Prennent tous l’aspect de diverses bêtes,Selon la nature et l’air d’un chacun.
Cla, cla, cla, cla, cla !… tout le ciel éclate ;Fuyant excités par les étriers,On voit dans l’éclair, en housse écarlate,Passer les chevaux sans les cavaliers,
V
Et chacun put voir trente-six chandelles,Puis, dans le lointain, filant sous l’éclair,Dedans la fanfare et les étincelles,Chasseur et cheval quatre fers en l’air…Et, sous la forêt toute frissonnante,Une voix d’en haut, détonnant du seinDes troncs, des rochers, fanfara stridente :A l’as sa sa sa sa sa sa sas sin !
Fanfare des brutes
Et pourtant encor, pâtres et bergères,Comme moucherons, au sein des lumières,Ou sur un gros cas fraîchement pondu,Accourent criant : Vive Gaudéru !Et l’écho du val et des fondrièresRépète toujours : Vive Gaudéru !Gaudéru le Grand ! Vive Gaudéru !
Seigneurs et pourceaux
Et voici venir, comme à la curée,Le poil hérissé, le grouin gluant,Porcs ivres de glands, en masse serrée,Sur bêtes et gens soudain se ruant,Pour exterminer cette mascaradeDe seigneurs crispés, aux chevaux rétifs,Puis, lancés en l’air entre une ruade,Pour tomber à plat bien plus morts que vifs.
Royale fanfare
Chansons et couleurs, gloires et merveilles,Beaux soirs empourprés, aurores vermeilles,Cors d’argent, de cuivre, et d’ivoire, et d’or,Fanfarez toujours, fanfarez encorCe monstre livide, aux grandes oreilles,Au nez tout honteux de se montrer nu,Fanfarez en chœur le grand Gaudéru !
Le débuché I
Croyant tous ces gens, gens d’un autre monde,Cerfs, daims, sangliers, partent effarés,Lièvres et lapins suivent à la ronde,Et cela débuche à travers les prés.Les faisans dorés et les bartavelles,S’effrayant comme eux, font siffler le vent,Et quittent le bois, pour à tire d’ailesSuivre dans les airs ce monde mouvant.
II
Le poil et la plume, en grande panique,Va de plus en plus toujours s’effarant ;Le grand Chasseur noir, d’aspect fantastique,Sur son blanc cheval, fuit en fanfarant,Et, dans la forêt toute frissonnante,Une voix d’en haut, détonnant du seinDes troncs, des rochers, fanfarait stridente :A l’as sa sa sa sa sa sa sas sin !
Fanfare de chasse
Monsieur Gaudéru veut aller en chasse,En beaux habits d’or ; c’est lui-même, il passe.Ses bois, ses châteaux ne sont pas à lui.Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici ;Pour toi, pour les chiens, ton monde et ta race,Halla li li li, à la chie-en-lit !Va-t’en, Gaudéru, tu n’es pas d’ici !
Les cerfs vous ont pris pour âmes en peine ;Rompez donc vos chiens, gens du temps passé,Tous les cerfs d’ici sont dans les Ardennes ;Ils ne veulent plus venir au lancé.Vous ne verrez plus cette noble bête,Avec de gros pleurs bramant son trépas,Se traîner sanglante, et, levant la tête,Montrer à sa gorge un grand coutelas.
Fanfare Roquencourt
Pose sur ton nez tes lunettes bleues,Tu verras les cerfs te montrer leurs queues ;Le plus en avant semble le plus court,On les voit d’ici, Monsieur Roquencourt.Là, sur les hauteurs, à plus de dix lieues,Le plus en avant semble bien plus court,Malgré le ciel noir et la fin du jour.
Le retour
Il pleut par torrents, et tout le ciel crève ;En bêtes changés, ils sont partis tousAu chant du coucou qui chante sans trêve,Mais la nuit se fait aux cris des hiboux.Gaudéru, suivi de sa valetaille,Sans prendre le cerf, rentre en son châteauQui flambe partout ; on fera ripaille.Les cerfs ont filé par le bas Bréau.
Clair de lune
Le cerf est là-bas dans la nuit moins brune,Il broute le thym d’une autre forêt,Et parfois front haut, bramant à la luneQui sort d’un gros chêne et pleine apparaît.Mais voici briller dedans la clairièreLes deux yeux ardents d’un loup à l’affût.O cerf, crains le loup, il prend par derrière,Comme Gaudéru, traître s’il en fût.
Fanfare du crapaud
Au fond de cet homme, à face pâlie,Au regard éteint de mélancolie,Le crapaud vengeur, au hou-hou lointain,Parfois à grand bruit coasse à dessein,Imitant la voix d’un quelqu’un qui crie,Du sang dans la gorge et poignard au sein :A l’as sa sa sa sa sa sa sas sin !
Épilogue
C’est le Sievr. MATHIEV, Bovrgeois de Nevers,Ne vingt ans après l’avltre Répvblique,Qvi de la Fanfare a dicté les vers…Ce mesme MATHIEV l’a mise en mvsique.Ovi, MATHIEV qui faict la Fanfare d’orQvintvple sortir d’vne Bovche en cvivre,Et qui, jove enflée en donnant dv cor,Provve assez à tovs qve son nom doit vivre.
465 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Parfums, chants et couleurs, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1878· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources