Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Des vers, 1868‑1880

Fin d’amour

Guy de Maupassant· strophes variées, alexandrins, 113 vers

Le gai soleil chauffait‖ les plaines réveillées.Des caresses flottaient‖ sous les calmes feuillées.Offrant à tout désir‖ son calice embaumé,Où scintillait encor‖ la goutte de rosée,Chaque fleur, par de beaux‖ insectes courtisée,Laissait boire le suc‖ en sa gorge enfermé.De larges papillons‖ se reposant sur ellesLes épuisaient avec‖ un battement des ailes,Et l’on se demandait‖ lequel était vivant,Car la bête avait l’air‖ d’une fleur animée.Des appels de tendresse‖ éclataient dans le vent.Tout, sous la tiède aurore,‖ avait sa bien-aimée ;Et dans la brune rose‖ où se lèvent les joursOn entendait chanter‖ des couples d’alouettes,Des étalons hennir‖ leurs fringantes amours,Tandis qu’offrant leurs cœurs‖ avec des pirouettesDes petits lapins gris‖ sautaient au coin d’un bois.Une joie amoureuse,‖ épandue et puissante,Semant par l’horizon‖ sa fièvre grandissante,Pour troubler tous les cœurs‖ prenait toutes les voix,Et sous l’abri de la‖ ramure hospitalièreDes arbres, habités‖ par des peuples menus,Par ces êtres pareils‖ à des grains de poussière,Des foules d’animaux‖ de nos yeux inconnus,Pour qui les fins bourgeons‖ sont d’immenses royaumes,Mêlaient au jour levant‖ leurs tendresses d’atomes.

Deux jeunes gens suivaient‖ un tranquille cheminNoyé dans les moissons‖ qui couvraient la campagne,Ils ne s’étreignaient point‖ du bras ou de la main ;L’homme ne levait pas‖ les yeux sur sa compagne.

Elle dit, s’asseyant‖ au revers d’un talus :« Allez, j’avais bien vu‖ que vous ne m’aimiez plus. »Il fit un geste pour‖ répondre : « Est-ce ma faute ? »Puis il s’assit près d’elle.‖ Ils songeaient, côte à côte.Elle reprit : « Un an !‖ rien qu’un an ! et voilàComment tout cet amour‖ éternel s’envola !Mon âme vibre encor‖ de tes douces paroles !J’ai le cœur tout brûlant‖ de tes caresses folles !Qui donc t’a pu changer‖ du jour au lendemain ?Tu m’embrassais hier,‖ mon Amour ; et ta main,Aujourd’hui, semble fuir‖ sitôt qu’elle me touche.Pourquoi donc n’as-tu plus‖ de baisers sur la bouche ?Pourquoi ? réponds ! » Il dit :‖ « Est-ce que je le sais ? »Elle mit son regard‖ dans le sien pour y lire :« Tu ne te souviens plus‖ comme tu m’embrassais,Et comme chaque étreinte‖ était un long délire ? »Il se leva, roulant‖ entre ses doigts distraitsLa mince cigarette,‖ et, d’une voix lassée :« Non, c’est fini, dit-il,‖ à quoi bon les regrets ?On ne rappelle pas‖ une chose passée,Et nous n’y pouvons rien, mon amie ! »

A pas lentsIls partirent, le front‖ penché, les bras ballants.Elle avait des sanglots‖ qui lui gonflaient la gorge,Et des larmes venaient‖ luire au bord de ses yeux.Ils firent s’envoler‖ au milieu d’un champ d’orgeDeux pigeons qui, s’aimant,‖ fuirent d’un vol joyeux.Autour d’eux, sous leurs pieds,‖ dans l’azur sur leur tête,L’Amour était partout‖ comme une grande fête.Longtemps le couple ailé‖ dans le ciel bleu tourna.Un gars qui s’en allait‖ au travail entonnaUne chanson qui fit‖ accourir, rouge et tendre,La servante de ferme‖ embusquée à l’attendre.

Ils marchaient sans parler.‖ Il semblait irritéEt la guettait parfois‖ d’un regard de côté ;Ils gagnèrent un bois.‖ Sur l’herbe d’une sente,A travers la verdure‖ encor claire et récente,Des flaques de soleil‖ tombaient devant leurs pas ;Ils avançaient dessus‖ et ne les voyaient pas.Mais elle s’affaissa,‖ haletante et sans force,Au pied d’un arbre dont‖ elle étreignit l’écorce,Ne pouvant retenir‖ ses sanglots et ses cris.

Il attendit d’abord,‖ immobile et surpris,Espérant que bientôt‖ elle serait calmée,Et sa lèvre lançait‖ des filets de fuméeQu’il regardait monter,‖ se perdre dans l’air pur.Puis il frappa du pied,‖ et soudain, le front dur :« Finissez, je ne veux‖ ni larmes ni querelle. »« Laissez-moi souffrir seule,‖ allez-vous-en, » dit-elle.Et relevant sur lui‖ ses yeux noyés de pleurs :« Oh ! comme j’avais l’âme‖ éperdue et ravie !Et maintenant elle est‖ si pleine de douleurs !…Quand on aime, pourquoi‖ n’est-ce pas pour la vie ?Pourquoi cesser d’aimer ?‖ Moi, je t’aime… Et jamaisTu ne m’aimeras plus‖ ainsi que tu m’aimais ! »Il dit : « Je n’y peux rien.‖ La vie est ainsi faite.Chaque joie, ici-bas,‖ est toujours incomplète.Le bonheur n’a qu’un temps.‖ Je ne t’ai point promisQue cela durerait‖ jusqu’au bord de la tombe.Un amour naît, vieillit‖ comme le reste, et tombe.Et puis, si tu le veux,‖ nous deviendrons amisEt nous aurons, après‖ cette dure secousse,L’affection des vieux‖ amants, sereine et douce. »Et pour la relever‖ il la prit par le bras.Mais elle sanglota :‖ « Non, tu ne comprends pas. »Et, se tordant les mains‖ dans une douleur folle,Elle criait : « Mon Dieu !‖ mon Dieu ! » Lui, sans parole,La regardait. Il dit :‖ « Tu ne veux pas finir,Je m’en vais » et partit‖ pour ne plus revenir.

Elle se sentit seule‖ et releva la tête.Des légions d’oiseaux‖ faisaient une tempêteDe cris joyeux. Parfois‖ un rossignol lointainJetait un trille aigu‖ dans l’air frais du matin,Et son souple gosier‖ semblait rouler des perles.Dans tout le gai feuillage‖ éclataient des chansons :Le hautbois des linots‖ et le sifflet des merles,Et le petit refrain‖ alerte des pinsons.Quelques hardis pierrots,‖ sur l’herbe de la sente,S’aimaient, le bec ouvert‖ et l’aile frémissante.Elle sentait partout,‖ sous le bois reverdi,Courir et palpiter‖ un souffle ardent et tendre ;Alors, levant les yeux‖ vers le ciel, elle dit :« Amour ! l’homme est trop bas‖ pour jamais te comprendre ! »

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
30[aa] 3[abba] 10[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a réveillées / feuillées féminine, classiqueb embaumé / enfermé masculine, classiquec rosée / courtisée féminine, classiqued elles / ailes féminine, classiquee vivant / vent masculine, classiquef animée / bien-aimée féminine, classiqueg jours / amours masculine, classiqueh d’alouettes / pirouettes féminine, classiquei bois / voix masculine, classiquej puissante / grandissante féminine, classiquek hospitalière / poussière féminine, classiquel menus / inconnus masculine, classiquem royaumes / d’atomes féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb campagne / compagne féminine, classiquea talus / plus masculine, classiqueb faute / côte féminine, classiquec voilà / s’envola masculine, classiqued paroles / folles féminine, classiquee lendemain / main masculine, classiquef touche / bouche féminine, classiqueg sais / m’embrassais masculine, classiqueh lire / délire féminine, classiquei distraits / regrets masculine, classiquej lassée / passée féminine, classiquea amie / lents / ballants masculine, classiqueb gorge / d’orge féminine, classiquec yeux / joyeux masculine, classiqued tête / fête féminine, classiquee tourna / entonna masculine, classiquef tendre / l’attendre féminine, classiquea irrité / côté masculine, classiqueb sente / récente féminine, classiquec pas masculine, classiqued force / l’écorce féminine, classiquee cris / surpris masculine, classiqueb calmée / fumée féminine, classiquec pur / dur masculine, classiqued querelle / dit-elle féminine, classiquee pleurs / douleurs masculine, classiquef ravie / vie féminine, classiqueg jamais / m’aimais masculine, classiqueh faite / incomplète féminine, classiquei promis / amis masculine, classiquej tombe féminine, classiquek secousse / douce féminine, classiquel bras / pas masculine, classiquem folle / parole féminine, classiquen finir / revenir masculine, classiquea tête / tempête féminine, classiqueb lointain / matin masculine, classiquec perles / merles féminine, classiqued chansons / pinsons masculine, classiquee sente / frémissante féminine, classiquef reverdi / dit masculine, non classiqueg tendre / comprendre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

113 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, LOUIS CONNARD LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1908· numérisation ÉFÉLÉ· Sources