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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Des vers, 1868‑1880

Une conquête

Guy de Maupassant· 36 quatrains, alexandrins, 144 vers

Un jeune homme marchait‖ le long du boulevardEt, sans songer à rien,‖ il allait seul et vite,N’effleurant même pas‖ de son vague regardCes filles dont le rire‖ en passant vous invite.

Mais un parfum si doux‖ le frappa tout à coupQu’il releva les yeux.‖ Une femme divinePassait. A parler franc,‖ il ne vit que son cou ;Il était souple et rond‖ sur une taille fine.

Il la suivit — pourquoi ?‖ — Pour rien ; ainsi qu’on suitUn joli pied cambré‖ qui trottine et qui fuit,Un bout de jupon blanc‖ qui passe et se trémousse.On suit ; c’est un instinct‖ d’amour qui nous y pousse.

Il cherchait son histoire‖ en regardant ses bas.Élégante ? Beaucoup‖ le sont. — La destinéeL’avait-elle fait naître‖ en haut ou bien en bas ?Pauvre mais déshonnête,‖ ou sage et fortunée ?

Mais, comme elle entendait‖ un pas suivre le sien,Elle se retourna.‖ C’était une merveille.Il sentit en son cœur‖ naître comme un lienEt voulut lui parler,‖ sachant bien que l’oreille

Est le chemin de l’âme.‖ Ils furent séparésPar un attroupement‖ au détour d’une rue.Lorsqu’il eut bien maudit‖ les badauds désœuvrésEt qu’il chercha sa dame,‖ elle était disparue.

Il ressentit d’abord‖ un véritable ennui,Puis, comme une âme en peine,‖ erra de place en place,Se rafraîchit le front‖ aux fontaines Wallace,Et rentra se coucher‖ fort avant dans la nuit.

Vous direz qu’il avait‖ l’âme trop ingénue ;Si l’on ne rêvait point,‖ que ferait-on souvent ?Mais n’est-il pas charmant,‖ lorsque gémit le vent,De rêver, près du feu,‖ d’une belle inconnue ?

De ce moment si court,‖ huit jours il fut heureux.Autour de lui dansait‖ l’essaim brillant des songesQui sans cesse éveillait‖ en son cœur amoureuxLes pensers les plus doux‖ et les plus doux mensonges.

Ses rêves étaient sots‖ à dormir tout debout ;Il bâtissait sans fin‖ de grandes aventures.Lorsque l’âme est naïve‖ et qu’un sang jeune bout,Notre espoir se nourrit‖ aux folles impostures.

Il la suivait alors‖ aux pays étrangers ;Ensemble ils visitaient‖ les plaines de l’Hellade,Et comme un chevalier‖ d’une ancienne balladeIl l’arrachait toujours‖ à d’étranges dangers.

Parfois au flanc des monts,‖ au bord d’un précipice,Ils allaient échangeant‖ de doux propos d’amour ;Souvent même il savait‖ saisir l’instant propicePour ravir un baiser‖ qu’on lui rendait toujours.

Puis, les mains dans les mains,‖ et penchés aux portièresD’une chaise de poste‖ emportée au galop,Ils restaient là songeurs‖ durant des nuits entières,Car la lune brillait‖ et se mirait dans l’eau.

Tantôt il la voyait,‖ rêveuse châtelaine,Aux balustres sculptés‖ des gothiques balcons ;Tantôt folle et légère‖ et suivant par la plaineLe lévrier rapide‖ ou le vol des faucons.

Page, il avait l’esprit‖ de se faire aimer d’elle ;La dame au vieux baron‖ était vite infidèle.Il la suivait partout,‖ et dans les grands bois sourdsAvec sa châtelaine‖ il s’égarait toujours.

Pendant huit jours entiers‖ il rêva de la sorte,A ses meilleurs amis‖ il défendait sa porte ;Ne recevait personne,‖ et quelquefois, le soir,Sur un vieux banc désert,‖ seul, il allait s’asseoir.

Un matin, il était‖ encore de bonne heure,Il s’éveillait, bâillant‖ et se frottant les yeux ;Une troupe d’amis‖ envahit sa demeureParlant tous à la fois,‖ avec des cris joyeux.

Le plan du jour était‖ d’aller à la campagne,D’essayer un canot‖ et d’errer dans les bois,De scandaliser fort‖ les honnêtes bourgeois,Et de dîner sur l’herbe‖ avec glace et champagne.

Il répondit d’abord,‖ plein d’un parfait dédain,Que leur fête pour lui‖ n’était guère attrayante ;Mais quand il vit partir‖ la cohorte bruyante,Et qu’il se trouva seul,‖ il réfléchit soudain

Qu’on est bien pour songer‖ sur les berges fleuries,Et que l’eau qui s’écoule‖ et fuit en murmurantSoulève mollement‖ les tristes rêveriesComme des rameaux morts‖ qu’emporte le courant ;

Et que c’est une ivresse‖ entraînante et profondeDe courir au hasard‖ et boire à pleins poumonsLe grand air libre et pur‖ qui va des prés aux monts,L’âpre senteur des foins‖ et la fraîcheur de l’onde ;

Que la rive murmure‖ et fait un bruit charmant,Qu’aux chansons des rameurs‖ les peines sont bercées,Et que l’esprit s’égare‖ et flotte doucement,Comme au courant du fleuve,‖ au courant des pensées.

Alors il appela‖ son groom, sauta du lit,S’habilla, déjeuna,‖ se rendit à la gare,Partit tranquillement‖ en fumant un cigare,Et retrouva bientôt‖ tout son monde à Marly.

Des larmes de la nuit‖ la plaine était humide ;Une brume légère‖ au loin flottait encor ;Les gais oiseaux chantaient ;‖ et le beau soleil d’orJetait mainte étincelle‖ à l’eau fraîche et limpide.

Lorsque la sève monte‖ et que le bois verdit,Que de tous les côtés‖ la grande vie éclate,Quand au soleil levant‖ tout chante et resplendit,Le corps est plein de joie‖ et l’âme se dilate.

Il est vrai qu’il avait‖ noblement déjeuné,Quelques vapeurs de vin‖ lui montaient à la tête ;L’air des champs pour finir‖ lui mit le cœur en fête,Quand au courant du fleuve‖ il se vit entraîné.

Le canot lentement‖ allait à la dérive ;Un vent léger faisait‖ murmurer les roseaux,Peuple frêle et chantant‖ qui grandit sur la riveEt qui puise son âme‖ au sein calme des eaux.

Vint le tour des rameurs,‖ et, suivant la coutume,Leur chant rythmé frappa‖ l’écho des environs ;Et, conduits par la voix,‖ dans l’eau blanche d’écumeDe moment en moment‖ tombaient les avirons.

Enfin, comme on songeait‖ à gagner la cuisine,D’autres canots soudain‖ passèrent auprès d’eux ;Un rire aigu partit‖ d’une barque voisineEt s’en vint droit au cœur‖ frapper mon amoureux.

Elle ! dans une barque !‖ Étendue à l’arrière,Elle tenait la barre‖ et passait en chantant !Il resta consterné,‖ pâle et le cœur battant,Pendant que sa Beauté‖ fuyait sur la rivière.

Il était triste encore‖ à l’heure du dîner !On s’arrêta devant‖ une petite auberge,Dans un jardin charmant,‖ par des vignes borné,Ombragé de tilleuls,‖ et qui longeait la berge.

Mais d’autres canotiers‖ étaient déjà venus ;Ils lançaient des jurons‖ d’une voix formidable,Et, faisant un grand bruit,‖ ils préparaient la tableQu’ils soulevaient parfois‖ de leurs bras forts et nus.

Elle était avec eux‖ et buvait une absinthe !Il demeura muet.‖ La drôlesse sourit,L’appela. — Lui restait‖ stupide. — Elle reprit :« Çà, tu me prenais donc,‖ nigaud, pour une Sainte ? »

Or il s’approcha d’elle‖ en tremblant ; il dînaA ses côtés, et même‖ au dessert s’étonnaDe l’avoir pu rêver‖ d’une haute famille,Car elle était charmante,‖ et gaie, et bonne fille.

Elle disait : « Mon singe,‖ » et « mon rat, » et « mon chat, »Lui donnait à manger‖ au bout de sa fourchette.Ils partirent, le soir,‖ tous les deux en cachette,Et l’on ne sut jamais‖ dans quel lit il coucha !

Poète au cœur naïf‖ il cherchait une perle ;Trouvant un bijou faux,‖ il le prit et fit bien.J’approuve le bon sens‖ de cet adage ancien :« Quand on n’a pas de grive,‖ il faut manger un merle. »

Versification

Forme
36 quatrains (strophes variées)
Rimes
18(abab) 4(aabb) 14(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
36 quatrains
Mots à la rime
a boulevard / regard masculine, classiqueb vite / invite féminine, classiquea coup / cou masculine, non classiqueb divine / fine féminine, classiquea suit / fuit masculine, classiqueb trémousse / pousse féminine, classiquea bas masculine, classiqueb destinée / fortunée féminine, classiquea sien / lien masculine, classiqueb merveille / l’oreille féminine, classiquea séparés / désœuvrés masculine, classiqueb rue / disparue féminine, classiquea ennui / nuit masculine, non classiqueb place / Wallace féminine, classiquea ingénue / inconnue féminine, classiqueb souvent / vent masculine, classiquea heureux / amoureux masculine, classiqueb songes / mensonges féminine, classiquea debout / bout masculine, classiqueb aventures / impostures féminine, classiquea étrangers / dangers masculine, classiqueb l’Hellade / ballade féminine, classiquea précipice / propice féminine, classiqueb d’amour / toujours masculine, non classiquea portières / entières féminine, classiqueb galop / l’eau masculine, non classiquea châtelaine / plaine féminine, classiqueb balcons / faucons masculine, classiquea d’elle / infidèle féminine, classiqueb sourds / toujours masculine, classiquea sorte / porte féminine, classiqueb soir / s’asseoir masculine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquea campagne / champagne féminine, classiqueb bois / bourgeois masculine, classiquea dédain / soudain masculine, classiqueb attrayante / bruyante féminine, classiquea fleuries / rêveries féminine, classiqueb murmurant / courant masculine, classiquea profonde / l’onde féminine, classiqueb poumons / monts masculine, classiquea charmant / doucement masculine, classiqueb bercées / pensées féminine, classiquea lit / Marly masculine, non classiqueb gare / cigare féminine, classiquea humide / limpide féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea verdit / resplendit masculine, classiqueb éclate / dilate féminine, classiquea déjeuné / entraîné masculine, classiqueb tête / fête féminine, classiquea dérive / rive féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea coutume / d’écume féminine, classiqueb environs / avirons masculine, classiquea cuisine / voisine féminine, classiqueb d’eux / amoureux masculine, classiquea l’arrière / rivière féminine, classiqueb chantant / battant masculine, classiquea dîner / borné masculine, non classiqueb auberge / berge féminine, classiquea venus / nus masculine, classiqueb formidable / table féminine, classiquea absinthe / Sainte féminine, classiqueb sourit / reprit masculine, classiquea dîna / s’étonna masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquea chat / coucha masculine, non classiqueb fourchette / cachette féminine, classiquea perle / merle féminine, classiqueb bien / ancien masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.5

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, LOUIS CONNARD LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1908· numérisation ÉFÉLÉ· Sources