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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes Épiques, 1876

La Fille Du Domn

Catulle Mendès· distiques, alexandrins, 68 vers

Les Mogols sont entrés‖ dans les marches dalmates.L'air roule une vapeur‖ opaque d'aromatesA cause des forêts‖ dont on a vu, trois jours,Les arbres résineux‖ fumer sous les cieux lourds ;Et la plaine est en feu,‖ vignes, blés et sésames,Car les diables mogols‖ aiment les grandes flammes.Entre l'aïeul assis‖ dans les cendres du toitEt les petits-enfants‖ mi-nus qui n'ont plus froidMalgré le temps prochain‖ des rafales d'automne,Le vaincu voit d'un œil‖ où la douleur s'étonneL'incendie allumé‖ par des torches de pinLui vendanger sa vigne‖ et lui cuire son pain.

Aux cavaliers de l'Est,‖ mangeurs de viandes crues,Qui vinrent comme roule‖ un fleuve au temps des crues,Éliache, le Domn‖ des Dalmates, n'a puRésister, mur branlant‖ par d'anciens chocs rompu.Maintenant le vieux chef‖ tremble dans sa demeure,Non pour lui (que peut-il‖ craindre, pourvu qu'il meure ?)Mais pour sa fille, enfant‖ pareille aux fleurs de lin.« Elle était le débile‖ appui de mon déclin,Et son trépas fidèle,‖ hélas ! suivra ma perte ! »Tel ce chêne tombé‖ songe à sa branche verte.

Or un guerrier mogol,‖ soudain, sans compagnon,Paraît devant le Domn‖ et dit : « Sais-tu mon nom ?Je suis le Khan, seigneur‖ de plus de têtes franchesQue ton champ n'eut d'épis‖ et ta forêt de branches.Fermes dans le vallon,‖ maisons dans la cité,Tes richesses étaient‖ grandes, en vérité !Mes guerriers ont pillé‖ la maison et la ferme.Tes sept fils étaient beaux,‖ d'un cœur fort, d'un bras ferme,J'avais sept chiens : ce fut‖ un corps pour chaque chien.Mais, moi, qu'ai-je gagné‖ dans la bataille ? rien.Donc il est fort heureux‖ que ta fille soit belle.Fais-la venir.— Jamais !— Je suis le maître : appelleTa fille.— Elle est si jeune !— Obéis.— Dix-sept ans ! »Et le Domn se prosterne,‖ et supplie, et longtempsPleure sur les genoux‖ que son bras faible entoure.Parfois, comme cherchant‖ quelqu'un qui le secoure,Il jette des regards‖ furtifs autour de lui ;Mais les braves sont morts‖ et les lâches ont fui.« Ta fille ! crie encor‖ le Khan mogol, appelleTa fille, ou mes dix doigts‖ à ton gosier rebelleArracheront un cri‖ qui la fasse accourir ! »

Pendant qu'il parle, on voit‖ une porte s'ouvrir.Le seuil s'éclaire. Ayant‖ derrière lui l'espace,Les bois, les monts, le ciel‖ où l'oiseau libre passe,Et lumineux comme un‖ divin justicier,Quelqu'un est là, debout,‖ dans un habit d'acier,Appuyant les deux poings‖ sur le bois d'une hache.

« Je suis le champion‖ de ta fille, Éliache !

— Qui ? toi ? » dit le Mogol,‖ et vers cet inconnuIl bondit, en grinçant‖ des dents, le glaive nu.Alors l'air retentit‖ du fracas des armures.Le tonnerre des coups‖ se prolonge en murmures.Puis les rivaux froissant‖ entre eux l'acier bombéS'enlacent. Un cri part.‖ L'un des deux est tombé.Le Khan lui met le pied‖ sur le ventre, le glaiveDans la gorge, et, d'un coup‖ de gantelet, soulèveLa visière.O stupeur : une femme, une enfant !

Son sang (le tien, vieux Domn !‖) bouillonne en l'étouffant,Et dans ses yeux éteints,‖ seule, une larme brille.

« Père, dit-elle, adieu.‖ J'ai sauvé votre fille. »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
31((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a dalmates / d'aromates féminine, classiqueb jours / lourds masculine, classiquec sésames / flammes féminine, classiqued toit / froid masculine, classiquee d'automne / s'étonne féminine, classiquef pin / pain masculine, classiquea crues féminine, classiqueb pu / rompu masculine, classiquec demeure / meure féminine, classiqued lin / déclin masculine, classiquee perte / verte féminine, classiquea compagnon / nom masculine, classiqueb franches / branches féminine, classiquec cité / vérité masculine, classiqued ferme féminine, classiquee chien / rien masculine, classiquef belle / venir / Jamais / appelle féminine, classiqueg fille / jeune / Obéis / ans / longtemps masculine, classiqueh entoure / secoure féminine, classiquei lui / fui masculine, classiquej appelle / rebelle féminine, classiquek accourir / s'ouvrir masculine, classiqueb l'espace / passe féminine, classiquec justicier / d'acier masculine, classiqued hache / Éliache féminine, classiquea inconnu / nu masculine, classiqueb armures / murmures féminine, classiquec bombé / tombé masculine, classiqued glaive / soulève féminine, classiquee visière / enfant / l'étouffant masculine, classiqueb brille / fille féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Conts épiques, Paris, Paul Ollendorf, 1885· numérisation poesies.net· Sources