Contes Épiques, 1876
Un Miracle De Notre-Dame
La cellule est triste‖ et la nonne aussi.O nonne mignonne,‖ est-ce un grand souciQui vous fait veiller‖ et, par la cellule,Rôder en tremblant,‖ brune libellule ?Minuit sonne : il faut‖ détacher enfinLa guimpe rigide‖ et le voile fin ;Du sombre cocon‖ de laine et de serge,Papillon de soie,‖ un corps frêle émerge,Et, morte au cœur vif,‖ qui s'ensevelit,Elle glisse au froid‖ linceul de son lit.Mais, pieuse, avant‖ de souffler sa lampe,Son regard admire‖ au mur une estampeOù l'on voit la Vierge‖ et l'enfant Jésus,Le serpent dessous,‖ le nimbe dessus.
« O pleine de grâce !‖ ô Vierge des vierges !Mon âme à jamais‖ sera l'un des ciergesAllumés devant‖ votre pâle autel !Aucun souffle issu‖ du monde mortelN'inclinera l'âme‖ au ciel dirigée,Hors de la paisible‖ et blême rangée.Loin du cloître obscur,‖ disent les échos,Dans la plaine et dans‖ les bois musicauxIl est des rayons,‖ des ailes, des roses ;Mais nous réprouvons‖ la beauté des choses,Car le Diable en fait,‖ à l'occasion,Un commencement‖ de perdition.Au couvent parfois‖ les pensionnairesTiennent des propos‖ extraordinaires :Bals et fiancés‖ sont leur entretien ;Le Malin les trompe,‖ et nous savons bien,Nous qui vous gardons‖ des âmes sans taches,Que les démons seuls‖ portent des moustaches.Adorer sans fin‖ votre Sacré Cœur ;Dans le demi-jour‖ étoile du chœur,Hors de l'encensoir,‖ corbeille enflammée,Voir s'épanouir‖ des fleurs de fumée ;Jeûner ; apporter‖ le lys virginalDe son rêve au noir‖ confessionnal ;Subir, s'il le faut,‖ le rouge cilice ;Bénir l'amertume,‖ aimer le calice,Et de tout son être,‖ heureux paria,Ne faire qu'un long‖ Ave MariaJusqu'à la clarté‖ de la dernière heure :Telle est notre part,‖ et c'est la meilleure !Pourtant un désir,‖ éclos d'un regret,M'occupe l'esprit‖ plus qu'il ne faudrait,Et j'en sens toujours‖ la fine piqûre.Quand s'ouvrit pour moi‖ la demeure obscure,Jeune et m'effrayant‖ de l'antique seuil,J'eus pour le bas monde‖ un dernier coup d'œil.Le joli printemps‖ venait de renaître :Dans le cadre en fleur‖ d'une humble fenêtreUne mère, avec‖ un air triomphant,Baisait les cheveux‖ d'un petit enfant.Cette vision,‖ hélas, m'est restée.Chevelure pâle‖ et presque argentée,Doux yeux où l'on voit‖ sourdre et s'aviverUn clair tremblement‖ d'âme à son lever,Bouche étroite au sein‖ qui de lait l'arroseS'ouvrant comme un cœur‖ de petite rose,Vous faites ma joie‖ et ma peine un peu.L'ange dans l'enfant‖ descend du ciel bleu.Il est chérubin,‖ mais il est poupée.D'une mouche noire‖ au vol attrapéeOu d'un hanneton‖ savamment liéGuérir son chagrin‖ bientôt oublié,Le fuir, le saisir,‖ feindre qu'on l'évite,Oh ! les jolis jeux‖ qu'on apprendrait vite !Oiselet sans plume,‖ aux ailerons blancs,Il bat l'air avec‖ des gestes tremblantsDès que monte aux cieux‖ l'aurore vermeille ;Aurore comme elle,‖ il veut qu'on s'éveille,Riant, et pleurant‖ si l'on ne rit pas.Il fait sur le lit‖ mille petits pas ;On le gronde ! Il va‖ se blesser, s'il tombe ;Vois donc, tu n'as point‖ d'ailes, ma colombe !Mais lui, tout fâché‖ qu'on l'ait retenu,Il vous clôt la bouche‖ avec son pied nu.Vierge qui m'entends,‖ telle est ma chimère ;Je souffre et languis,‖ et je trouve amèreLa douceur d'aimer‖ votre nom divin,A cause d'un rêve‖ aussi doux que vain !Certes, le désir‖ dont je suis marrieN'est qu'un léger mal,‖ ô vierge Marie,Au prix des longs deuils‖ et des longs ennuisQui furent vos jours‖ et furent vos nuits ;Mais pour compenser‖ le malheur sans trêvesQui fit, vous perçant‖ le cœur de Sept Glaives,Une rose rouge,‖ hélas ! de ce lys,Dame des Douleurs,‖ vous aviez un fils ! »
Elle dit. Son œil‖ s'éteint, et sa lampe.
Un miracle alors‖ descend de l'estampe.Quels rêves plus beaux‖ a-t-on jamais eus ?Noël ! c'est la Vierge‖ et l'enfant Jésus.Des rayons autour‖ sont comme une averse,Et dans la splendeur‖ que son pas traverse,Elle traîne un bruit‖ royal de satin !Sa robe, couleur‖ d'astre et de matin,Éblouit, de tant‖ de perles brodéeQue l'on ne peut pas‖ s'en faire une idée ;Et le manteau, certe,‖ est plus riche encor !L'enfant Jésus porte‖ une blouse d'or :Sans elle, il aurait‖ aussi bonne mine.Ses mignons souliers‖ furent dans l'hermineTaillés par Crépin,‖ cordonnier du Ciel ;Et d'un seul rubis‖ ayant goût dé miel,Le hochet heureux‖ que pressent ses lèvresFut fait par Éloi,‖ patron des orfèvres.
Marie est assise‖ au bord du chevet.
« J'accorde souvent‖ plus qu'il ne rêvaitA qui m'invoqua‖ d'une âme sincère.Mais en vain mon cœur‖ maternel se serre,Vierge sans enfant,‖ de pitié pour vous :N'aura point de fils‖ qui n'a point d'époux.Pourtant il faut bien‖ qu'on vous réconforte :Voici mon Jésus‖ que je vous apporte ;Chaque nuit, jusqu'au‖ lever du jour bleu,Vous aurez pour fils‖ votre petit Dieu,Et vous gronderez‖ celui que l'on prie…Baise-la, mignon,‖ pour qu'elle sourie,Et jouez tous deux,‖ je regarderai. »
Et depuis, Jésus,‖ en habit doré,Sans faute descend,‖ dès que minuit sonne,Jouer sur le lit‖ de l'heureuse nonne.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 62((aa))
- Mètre
- Décasyllabes· profil 5−5
- Mots à la rime
- a aussi / souci masculine, classiqueb cellule / libellule féminine, classiquec enfin / fin masculine, classiqued serge / émerge féminine, classiquee s'ensevelit / lit masculine, classiquef lampe / estampe féminine, classiqueg Jésus / dessus masculine, classiquea vierges / cierges féminine, classiqueb autel / mortel masculine, classiquec dirigée / rangée féminine, classiqued échos / musicaux masculine, classiquee roses / choses féminine, classiquef l'occasion / perdition masculine, classiqueg pensionnaires / extraordinaires féminine, classiqueh entretien / bien masculine, classiquei taches / moustaches féminine, classiquej Cœur / chœur masculine, classiquek enflammée / fumée féminine, classiquel virginal / confessionnal masculine, classiquem cilice / calice féminine, classiquen paria / Maria masculine, classiqueo heure / meilleure féminine, classiquep regret / faudrait masculine, classiqueq piqûre / obscure féminine, classiquer seuil / d'œil masculine, classiques renaître / fenêtre féminine, classiquet triomphant / enfant masculine, classiqueu restée / argentée féminine, classiquev s'aviver / lever masculine, classiquew l'arrose / rose féminine, classiquex peu / bleu masculine, classiquey poupée / attrapée féminine, classiquez lié / oublié masculine, classiquea l'évite / vite féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquec vermeille / s'éveille féminine, classiqued pas masculine, classiquee tombe / colombe féminine, classiquef retenu / nu masculine, classiqueg chimère / amère féminine, classiqueh divin / vain masculine, classiquei marrie / Marie féminine, classiquej ennuis / nuits masculine, classiquek trêves / Glaives féminine, classiquel lys / fils masculine, classiquea lampe / l'estampe féminine, classiqueb eus / Jésus masculine, classiquec averse / traverse féminine, classiqued satin / matin masculine, classiquee brodée / idée féminine, classiquef encor / d'or masculine, classiqueg mine / l'hermine féminine, classiqueh Ciel / miel masculine, classiquei lèvres / orfèvres féminine, classiquea chevet / rêvait masculine, classiqueb sincère / serre féminine, classiquec vous / d'époux masculine, classiqued réconforte / apporte féminine, classiquee bleu / Dieu masculine, classiquef prie / sourie féminine, classiqueg regarderai / doré masculine, classiqueb sonne / nonne féminine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Conts épiques, Paris, Paul Ollendorf, 1885· numérisation poesies.net· Sources