Hespérus, 1872
III. Arcanes
« O vous tous, mangeant, buvant, dormantSous le Ciel qui s’entr’ouvre‖ impénétrablement,Puissiez-vous, par cet homme‖ à qui je la révèle,Apprendre, ô surdités‖ aveugles ! la NouvelleQue savent mon oreille‖ et mes yeux revenusDu voyage à travers‖ les mondes inconnus !
Au-dessus des Enfers,‖ sous le Ciel triple et double,Plane un Monde baigné‖ d’une lumière trouble,Ses astres n’étant pas‖ ténébreux ni vermeils.C’est là que, réveillés‖ du plus court des sommeils,Les hommes qu’on croit morts‖ sont conduits par un ange.Qu’ils soient hommes encor,‖ cela leur semble étrange,Et chacun d’eux, vêtu‖ comme il était vêtu,Entend ces mots : « Esprit !‖ qu’as-tu cru ? qu’aimais-tu ? »Telle étant la contrée‖ où l’Ange les amèneQu’on n’y saurait mentir‖ selon la mode humaine,L’un répond : « Je croyais‖ que le tombeau jalouxNe s’ouvrait qu’à la faim‖ de l’hyène et des loups,Et j’aimais, pour tromper‖ mes funèbres détresses,Les coupes et les yeux‖ qui versent des ivresses. »Un autre dit : « Je n’ai‖ rien cru, je n’ai rien su,Objectant à la Foi‖ la peur d’être déçu ;Mais j’amassai de l’or‖ afin de faire envie. »Un troisième répond :‖ « J’ai désiré la vieEt l’ai cherchée au fond‖ du mystère hagard ;Mais l’abîme était trop‖ profond pour mon regard. »Un quatrième dit :‖ « J’étais Roi. Mes prophètesS’écriaient : « Vous et Dieu,‖ vous êtes les deux Faîtes :Seigneurs, regardez-vous‖ en face sans ennui,Et que, si l’un de l’autre‖ est jaloux, ce soit lui. »Je les croyais. Je fus‖ terrible et débonnaire.Ayant l’Aigle, il fallait‖ que j’eusse le tonnerre ;Mais j’avais des pitiés‖ au retour des combats. »Un cinquième, qui fut‖ dans l’Église ici-bas,Dit : « J’étais catholique‖ et croyais l’Évangile :Que l’esprit survivrait‖ mais que la chair fragileSe mêlerait au vent‖ qui fuit, je le prouvais ;Et dans un célibat‖ plein de rêves mauvaisJ’ai connu longuement‖ les affreuses délicesDe la blême abstinence‖ et des rouges cilices. »Tels ils parlent, ayant‖ la Couleuvre à leurs pieds.Mais l’Interrogateur‖ leur dit : « Vous vous trompiez ;Et c’est de quoi le Cœur‖ du Ciel soupire et saigne. »Puis il les fait s’asseoir‖ en cercle, et les enseigne.
Or, comme dans le monde‖ aux douteuses clartésUn ange très savant‖ parle aux ressuscités,Je vous parle ici-bas,‖ vivants que l’heure presse.
Faites l’Œuvre, d’après‖ l’Amour, par la Sagesse.
Mais quelle est la Sagesse‖ et quel l’Amour ? Voici.
Les saints avertisseurs‖ d’Israël endurci,Les suscités de Dieu,‖ disaient vrai ; les sibyllesNe mentaient pas aux pieds‖ des Baals immobiles,Ni celle que Saül‖ implora dans Endor,Ni dans le carrefour‖ d’un triple corridorLes femmes d’Éleusis,‖ de Delphes, ou de Cumes ;Ces bouches ont bavé‖ du vrai dans leurs écumes,Et, malgré soi prophète‖ en sa rébellion,Astaroth, dans saint Jean,‖ se nomme Apollyon.Certe, il voulut séduire‖ et tromper, mais le Traître,S’efforçant d’être faux,‖ ne put que le paraître,Car le mensonge est mal‖ aisé même aux satans ;Et l’oracle d’Ephèse‖ est sûr, si tu l’entends.Donc, médite, et poursuis‖ l’âme éparse du Verbe.Le sang court dans la chair,‖ la racine est sous l’herbe.Quand il a dans sa cave‖ enseveli de l’or,L’avare, qui réserve‖ à ses fils ce trésor,Pour qu’ils sachent l’endroit,‖ le marque d’une obole ;Tel, Dieu mit sur le sens‖ enfoui le symbolePour qu’aux yeux que n’a point‖ aveuglés le PéchéLa Lettre révélât‖ où l’Esprit fut caché.Fouillez profondément ;‖ la trouvaille est certaine.Est-ce que Raphidim‖ n’est pas une fontaine,Bien que nulle eau d’abord‖ ne coule du rocher ?Issachar dit : « Ma soif‖ ne pourra s’étancher »,Et, lâche, pour mourir,‖ se couche sur la terre.Mais vous, frappez le roc‖ profond qui désaltère !Que des sables d’Horeb‖ sourde la vérité ;Creusez, puisez, — l’effort,‖ fût-il vain, est compté, —Afin qu’ayant lavé‖ vos erreurs dans l’eau saine,Vous vous présentiez, purs,‖ à l’éternelle Cène,Et disiez : « Nul ne meurt.‖ Dans le tombeau dormant,La pourriture trompe‖ et le squelette ment ;Le néant du cadavre‖ est la funèbre embûcheDu Jaloux qui, d’étoile‖ en étoile, trébucheDans le décombre noir‖ des Trônes vermoulus,Et se dit Lucifer,‖ sachant qu’il ne l’est plus.Le front altier survit,‖ et les basses entraillesSurvivent ; éternels,‖ nions les funérailles.L’espoir de fuir le corps‖ étendu sur le dosPeut sourire aux porteurs‖ des immondes fardeaux ;Tel qui souilla sa chair‖ veut bien qu’on l’en délivre.Mais quiconque, attentif‖ au sens caché du Livre,Vécut selon le Vrai‖ du Bien, et le comprit,Sait le Corps immortel‖ à l’égal de l’Esprit.Comment périrait-Il,‖ étant l’unique forme ?Dieu, c’est l’Homme divin ;‖ le Ciel, c’est l’homme énorme,Plus parfait, et mieux clos‖ aux ruses du démon,Mais ayant, comme l’Homme‖ et la Femme, un Poumon :L’Intelligence, un Cœur :‖ la Charité suprême,(Car le Poumon perçoit,‖ et, plus chaud, le Cœur aime),Un Front resplendissant‖ de la sublimitéDe Connaître, des Bras‖ qui sont la volonté,Des Lombes que sacra‖ l’horreur de l’Adultère,Des Pieds, enfin, plus vils,‖ étant presque la Terre.Et qui donc pourrait dire :‖ il en est autrement,Quand l’univers divin,‖ qu’à notre entendementIllustre le flambeau‖ sacré des évidences,Est le lieu des Accords‖ et des Correspondances ?Selon que tout existe,‖ il existe, plus pur :Ses horizons sont bleus,‖ mais d’espoir, non d’azur ;L’éternel Orient‖ le baigne avec largesse,Mais de quel jour ? du jour‖ appelé la Sagesse ;Ses fleuves, c’est la Foi,‖ plus limpide qu’une eau ;A-t-il un soleil ? oui.‖ Mais quel soleil ? l’Agneau. »Parlez ainsi devant‖ la Porte occidentale,A l’heure où le drap noir‖ sur vos bières s’étale,Pour que le serviteur‖ du seuil, splendide et nu,Dise : « Ils peuvent entrer,‖ parce qu’ils ont connu. »Aimez aussi. L’Amour,‖ c’est la vigueur sacrée.La Sagesse délivre‖ et guide, lui seul créeEt ressuscite, auguste‖ assassin du trépas :L’Amour n’existant point,‖ Dieu n’existerait pas.
Mais quelle est son Essence‖ et quels sont ses Usages ?
« Aimez, disent les Bons‖ de ce monde, les Sages,Aimez avec l’ardeur‖ des feux invétérésL’Homme que fut Jésus,‖ Jésus que vous serez ;Penchez-vous vers la bête‖ obscure avec tendresse :C’est dans les fronts courbés‖ que l’esprit se redresse ;De votre pain, de vos‖ propres chairs, s’il le faut,Nourrissez le requin,‖ l’hyène et le gerfaut,Croyant la charité‖ d’autant plus saine à l’âmeQue l’effort est plus dur‖ et l’objet plus infâme ;Aimez la plante ; aimez‖ les vieux chênes tremblants,Car les branchages roux‖ valent les cheveux blancs ;Des bénédictions‖ tombent des bras du hêtre,Et la vieille forêt‖ pensive est une ancêtre ! »Mais moi, le compagnon‖ des anges, je vous disQu’un autre Amour, seigneur‖ des chastes paradis,Trône, au zénith divin,‖ dans sa candeur ignée,Et que tous les amours‖ ne sont que sa lignée.Pur, même dans la chair,‖ suprême et radical,Intime, il est celui‖ qu’on nomme conjugal ;Il veut l’hymen ; il prend‖ deux Esprits et les mêleAu point qu’ils seront un‖ quoique mâle et femelle,Ainsi que les deux yeux‖ ne sont qu’un seul regard.Aucun ange n’est seul.‖ Satan vit à l’écart.Humains, soyez époux‖ 1 Des froideurs et des haines,Comme un captif se fait‖ un bon engin des chaînesEt de l’anneau de fer‖ à sa jambe rivés,Faites-vous de l’Amour‖ afin d’être sauvés !Foyer dévorateur‖ du mal, pas d’immondiceDont il ne se renforce‖ et ne se ragrandisse !Sur les monts, dans le lit‖ desséché d’un torrent,Quand un pâtre, au milieu‖ de son bétail errant,Active un large feu‖ dont la nuit s’épouvante,Il lance à pleines mains‖ dans la splendeur vivanteDes, racines, de noirs‖ lichens, des troncs pourris,Et pourtant, de ce tas‖ immonde de débris,Tant de jour envahit‖ le vieux mont taciturneQu’au loin, dans les vallons,‖ le voyageur nocturneCroit rêver, et, criant :‖ Quelle est cette aube, ô Cieux !De peur d’être aveuglé‖ met la main sur ses yeux.Alimentez sans fin‖ le vorace incendie !A l’Amour, tous les faux‖ amours, sa parodie,La mauvaise action‖ et le mauvais dessein,L’embûche du voleur,‖ le guet de l’assassin,L’audace de mentir,‖ la ruse de se taire,A l’Amour la luxure,‖ à l’Amour l’adultère !Tant qu’épurée enfin‖ par l’adorable feuCette Bête qui fut‖ l’Humanité soit Dieu,Et démesurément‖ s’extasie, incarnéePar couples en l’immense‖ et céleste hyménée ! »
A ces mots, dans la nuit‖ claire autour de son front,Comme un pâtre qui vient‖ d’escalader un montEt dont l’élan suprême‖ en un soupir s’achève,Le nain reprit haleine‖ au faite de son rêve.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 88((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a reprit / dormant / impénétrablement masculine, classiqueb révèle / Nouvelle féminine, classiquec revenus / inconnus masculine, classiquea double / trouble féminine, classiqueb vermeils / sommeils masculine, classiquec ange / étrange féminine, classiqued vêtu / qu’aimais-tu masculine, classiquee amène / humaine féminine, classiquef jaloux / loups masculine, classiqueg détresses / ivresses féminine, classiqueh su / déçu masculine, classiquei envie / vie féminine, classiquej hagard / regard masculine, classiquek prophètes / Faîtes féminine, classiquel ennui / lui masculine, classiquem débonnaire / tonnerre féminine, classiquen combats / ici-bas masculine, classiqueo l’Évangile / fragile féminine, classiquep prouvais / mauvais masculine, classiqueq délices / cilices féminine, classiquer pieds / trompiez masculine, classiques saigne / enseigne féminine, classiquea clartés / ressuscités masculine, classiqueb presse / Sagesse féminine, classiquea Voici / endurci masculine, classiqueb sibylles / immobiles féminine, classiquec Endor / corridor masculine, classiqued Cumes / écumes féminine, classiquee rébellion / Apollyon masculine, classiquef Traître / paraître féminine, classiqueg satans / l’entends masculine, classiqueh Verbe / l’herbe féminine, classiquei l’or / trésor masculine, classiquej obole / symbole féminine, classiquek Péché / caché masculine, classiquel certaine / fontaine féminine, classiquem rocher / s’étancher masculine, classiquen terre / désaltère féminine, classiqueo vérité / compté masculine, classiquep saine / Cène féminine, classiqueq dormant / ment masculine, classiquer embûche / trébuche féminine, classiques vermoulus / plus masculine, classiquet entrailles / funérailles féminine, classiqueu dos / fardeaux masculine, classiquev délivre / Livre féminine, classiquew comprit / l’Esprit masculine, classiquex forme / énorme féminine, classiquey démon / Poumon masculine, classiquez suprême / aime féminine, classiquea sublimité / volonté masculine, classiqueb l’Adultère / Terre féminine, classiquec autrement / entendement masculine, classiqued évidences / Correspondances féminine, classiquee pur / d’azur masculine, classiquef largesse / Sagesse féminine, classiqueg eau / l’Agneau masculine, classiqueh occidentale / s’étale féminine, classiquei nu / connu masculine, classiquej sacrée / crée féminine, classiquek trépas / pas masculine, classiquea Usages / Sages féminine, classiqueb invétérés / serez masculine, classiquec tendresse / redresse féminine, classiqued faut / gerfaut masculine, classiquee l’âme / infâme féminine, classiquef tremblants / blancs masculine, classiqueg hêtre / ancêtre féminine, classiqueh dis / paradis masculine, classiquei ignée / lignée féminine, classiquej radical / conjugal masculine, classiquek mêle / femelle féminine, classiquel regard / l’écart masculine, classiquem haines / chaînes féminine, classiquen rivés / sauvés masculine, classiqueo d’immondice / ragrandisse féminine, classiquep torrent / errant masculine, classiqueq s’épouvante / vivante féminine, classiquer pourris / débris masculine, classiques taciturne / nocturne féminine, classiquet Cieux / yeux masculine, classiqueu incendie / parodie féminine, classiquev dessein / l’assassin masculine, classiquew taire / l’adultère féminine, classiquex feu / Dieu masculine, classiquey incarnée / hyménée féminine, classiquea front / mont masculine, classiqueb s’achève / rêve féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
177 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources